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 La Chair de l’Homme

d’après six chapitres de l’œuvre éponyme de Valère Novarina, par la Compagnie Tsara d’Aurelia Ivan.

Pour ceux qui ne connaissaient pas Valère, la déception fut grande, car leur « travail » fut double. A la découverte de sa langue, si particulière, il leur fallut adjoindre le décryptage des « installations » y afférant. Pour ceux qui, comme moi, le suivent depuis toujours, la crainte était autre et le doute, certain : était-il seulement « possible » de transcrire en langage marionnettique l’écriture hallucinée et hallucinante de ce poète des mots ?

Balayé, le doute ; envolée, la crainte : la « lecture » qu’en a faite Aurelia Ivan et sa troupe est à couper le souffle de justesse, de finesse et de pure beauté.

Six chapitres, six « tableaux /installations», tel un « Chemin de Croix », que les spectateurs arpentent, de place en place, leur chaise à la main, guidés dans leurs déambulations par un clarinettiste aux mélodies célestes, au cœur d’ une église. Quand on connaît l’attachement de Novarina pour le sacré, voire le religieux, on ne pouvait rêver meilleur endroit pour mettre en « chaire » la Chair de l’Homme.

« Je suis votre présent ; je parle aux mangeants ». Sortent alors de la terre brune du présentoir où ils sont « installés », tout un peuple de petits personnages de bois, branches meurtries aux visages de résine blanche, inquiets, comme aux aguets. Scrutateurs du monde, ils s’interrogent…

La Chair de l'Homme

« Je suis Jean sans mots, le passager du temps ». Une sorte de manège forain fait suite à cette réflexion d’ordre végétal . Telles des autos tamponneuses,  des sacs de sable montés sur poulies, d’abord disparates puis rassemblés, mettent en mouvement des mobiles porteurs de mots/sobriquets, matière première du travail de Novarina. Par leurs oscillations ascensionnelles ou descendantes, ces farandoles verbales donnent peu à peu le vertige, avant de replonger pour de bon leurs racines dans le sol, enfin apaisées.

« Dieu gîte là où on le laisse entrer ». Un retable ; un tabernacle ; une chapelle : entre surgissements de sons, de mots, enchevêtrements de syllabes orphelines ou litanies latines, la parole se fait chair et dit de l’Homme son infinie solitude et sa quête insatiable de sens.

Pas franchement gai, me direz-vous ? Détrompez-vous ! En deux heures de temps, la Compagnie Tsara, par cette déambulation visuelle au cœur même de l’écriture de Valère Novarina, nous implique positivement et nous invite à partager ce jaillissement verbal d’interrogations au monde.

« Allez dire au monde que le réel est bien vivant ! », nous enjoint Valère. C’est tout le bien que je nous souhaite : que les « mangeants » que nous sommes tous aient un solide appétit ! De vivre.

 

Véronique Blin