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52. DOK Leipzig

Festival International du Documentaire et du Film d’Animation

26/10 - 1/11 2009

Le Grand Prix de cette 52e édition du DOK Leipzig a été attribué, à juste titre, à un film écrit et réalisé par deux voix bien distinctes, son sujet éclairé par un double point de vue féminin et masculin : Les arrivants  de Claudine Bories et Patrice Chagnard. Sujet qui préoccupe tous les pays qui reçoivent le flot ininterrompu de travailleurs immigrés et de demandeurs d’asile. Les deux documentaristes ont un regard particulier et une longue histoire de réalisation de films derrière et sûrement encore, devant eux. Un quotidien de Leipzig entamait un chant de louanges en disant en substance ce que ces deux auteurs révélaient des conditions d’accueil et de suivi des immigrés et prouvaient par là qu’on recevait avec beaucoup plus d’égards les étrangers en France qu’en Allemagne ! Toutes ces personnes en difficulté étaient accueillies avec patience et d’une façon humaine et digne ! Qu’ils viennent en faire l’expérience, a-t-on envie de dire ! 

Les arrivants

Sujet souvent traité, il est vrai, mais faites confiance à ces deux-là pour ne pas nous fatiguer par l’éternel champ contre-champ du documentaire d’investigation, porté par la force des interviews. Au début du film, c’est un Dieu Eléphant majestueux qui ouvre le « bal » : nombreux en effet sont les migrants qui viennent du Sri Lanka, de l’Ethiopie, du Congo et de la Tchétchénie. Pour cette raison,  Les arrivants » n’obtint pas seulement le Grand Prix, doté de 10.000 Euros, mais aussi le prix « ver.di », attribué par le département Médias et Arts, doté de 2.500 Euros. Relevé précis du quotidien des demandeurs d’asile, filmés auprès d’une association, la CAFDA, le film raconte les origines exotiques et lointaines, ordinaires et proches, en tous cas différentes de  tous ces gens échoués sur la banquise de la détresse humaine dans un quartier de  Paris… 

Berlin-Stettin

Cela dit, comment le jury a-t’-il pu préférer ce film assez convenu – malgré ses envolées lyriques, trop rares - à la portée universelle et à l’impact poétique de Berlin-Stettin de Volker Koepp ?  Les films comme Holunderblüte et Berlin-Stettin sont tellement ancrés dans le monde personnel, subjectif et infiniment poétique de Volker Koepp, qu’on ne peut éviter de les reconnaître à leur « patte » si singulière. De plus, ils sont réalisés avec bonheur.  Une joie communicative émane d’eux, sans doute aussi grâce à la collaboration avec Thomas Plenert, chef-op inspiré qui depuis toujours a fourni les images aux récits de Koepp. Ce film est sûrement le plus autobiographique de son auteur : il se confie, raconte son enfance, son amour pour cette région, ses paysages et les gens qui l’habitent. Il raconte aussi la terrible histoire vécue par sa mère. Mis à distance, c’est le récit pudique et respectueux des faits : une lettre et son auteur nous regardent et nous sollicitent comme dans les meilleurs films : un petit rien et nous sommes émus et suivons cette sorte de confession inouïe. Il reste de la place pour la fille mécanicienne auto qui n’arrive pas à refermer le capot, c’est presque un gag comique… Sans parler de ces jeunes filles de Wittstock, rappelées dans toute leur beauté et leur enthousiasme, eh oui le cinéma documentaire rend éternel ce qui n’est qu’éphémère !

« Aucune fin ne justifie les moyens ! »

Une autre femme d’un certain âge nous fit aussi de bien belles confidences, dans le film de Vadim Jendreyko Die Frau mit den fünf Elefanten, qui décrocha le Prix de la Fondation DEFA, doré de 4000 € : le portrait de  Svetlana Geier, la traductrice hors norme des 5 grands volumes - toute l’œuvre de Dostoïevski (on les nomme les 5 éléphants) - , romans réputés intraduisibles, sur lesquels elle travaille encore sans relâche. Elle nous raconte les plaisirs de sa vie bien remplie : traduire, c’est un « full time job », il lui a fallu toute la vie pour traduire Dostoïevski, maintenant qu’elle a transposé pour la deuxième fois toute l’œuvre du Maître. « Une grande œuvre ne s’épuise jamais », dit elle.

Dostoïevski est partout : dans les peaux de l’oignon qu’elle épluche comme dans la trame d’un tissu où il faudra retrouver le sens du fil, sinon, on ne pourra le repasser. Ainsi, en vaquant à ses occupations quotidiennes, S.Geier nous offre la sagesse de la vie et la richesse de ce qu’elle a appris en pensant une équivalence, en créant des correspondances entre deux langues, visiblement extraordinairement riches et profondes : le russe et l’allemand. Son destin, peu ordinaire, l’amène en pleine 2e guerre mondiale de l’Ukraine en Allemagne où elle fait ses études, pensant que la découverte  de  textes d’une telle importance préserve les gens de la violence. « Toute expérience spirituelle contribue à nous empêcher de commettre l’irréparable », affirme-t-elle avec force. Tout comme cette sentence éthique de Raskolnikov, qu’elle répète en toute occasion : « Aucune fin ne justifie les moyens ! ».

 

17 August

A regarder d’autres films, on finit par se dire que beaucoup de gens n’ont pas eu la chance de faire une telle expérience, comme 17 August (17 Awgusta) de Aleksandr Gutman, où un détenu, condamné à perpétuité, fait avec beaucoup de rigueur ses exercices quotidiens dans l’espace confiné de sa cellule. Il aurait accepté de se confier à Gutman parce que son film précédent, sur un autre détenu, avait eu comme effet qu’il soit rejugé, fait excessivement rare dans la juridiction russe. Hallucinant et vrai. Gutman observe donc cet homme par le petit trou de sa porte, voit ses tentatives de parler à une icône, de faire un lien entre son sang et celui du Christ. L’observation continue par le petit trou de la serrure, l’ouverture de la porte, les rituels de la fouille, ne sont rien d’autre qu’une éternelle répétition d’une morne journée, que Gutman transforme, par une esthétisation rigoureuse, en métaphore ultime de l’extrême isolement. « seule la perversion de l’esprit humain a pu transformer la peine de mort en détention à perpétuité ! », clame Besotetschestwo, qui pourtant n’abdique jamais...

Bassidji

De la même manière, les Bassidji, gardiens de la révolution, n’abdiquent jamais. Une isolation volontaire à l’intérieur de la société iranienne ? Mais non, une volonté de toucher, d’englober, de rattacher toute la société iranienne à leur mouvement : pour les fêtes religieuses ; pèlerinages sur les lieux de la guerre entre l’Iran et l’Irak ; cuisine pour des centaines de fidèles (riz et viande) ; prêches et recommandations se succèdent. Pas une minute de répit : on prie et on discute et c’est cela qui est extraordinaire. Le réalisateur Mehran Tamadon, qui n’est ni croyant ni pratiquant et qui vit à l’étranger, donc le « Diable » en personne, obtient des discussions ouvertes auxquelles participent aussi des femmes. Ce sont elles d’ailleurs qui posent les questions les plus percutantes et les plus osées ! Film qui expose et analyse des choix, Bassidji dresse un portrait nuancé des fondamentalistes et nous apporte un accès privilégié à toutes les questions de la foi, au sein d’une société civile en pleine explosion.

« Mes larmes sont mes idées » (Le grand Z)

A l’opposé d’une vie réglementée par une idéologie contraignante, il y a le grand Z, portrait d’un travailleur du Burkina Faso qui a tout perdu : son travail, ses amis, puis sa femme et son amour de soi. Son nom : Le grand Z, un poète puissant, un déclassé mais un inventeur de mots et de formes. C’est lui qui spontanément dit des choses bouleversantes. La tumultueuse vie d’un déflaté de Camille Plagnet nous surprend par son flot de paroles capté avec une attention et une compassion particulières. Il était machino aux chemins de fer du Burkina Faso. Il a tout perdu. Ne lui reste que le trésor de son inventivité contre l’adversité. Le film baigné dans un « sound » jazzy, qui transforme chacune de ses déambulations en marche triomphale ou en parade pour un enterrement à la New Orleans. 

Chemo

Ceux qui vont perdre la vie, mais qui ne sont pas encore tous condamnés, regardent ensemble et lèvent la tête. C’est vers le goutte à goutte de leurs intraveineuses que se lèvent les paupières : Chemo (Chemia) de Pawel Lozinski. Allongés l’un à côté de l’autre comme un couple qui va recevoir l’extrême onction, ces gisants d’une espèce particulière se parlent, espèrent, vont et viennent dans un hôpital assez sinistre et pourtant plein d’humanité, quand c’est Lozinski filme les lieux. C’est bouleversant. Car leur proximité ne dure que le temps du traitement. Leurs « partenaires » changent. Et quand on les voit se lever et s’en aller jusqu’à la prochaine fois, nous tremblons pour eux et espérons qu’ils puissent revenir et que tout cela se terminera bien...

Altzaney

D’autres films rappelèrent qu’il est bien difficile de réussir un documentaire quand le « sujet » se débine : Altzaney de Nino Orjonikidze et de Vano Arsenishvili observe une vielle femme dont le film a son nom pour titre. Elle intervient pour arranger des mariages ou régler des conflits de toutes sortes. Son autorité est établie, mais les tâches dont elle s’acquitte ne nous font pas le même effet. Elle a une dent contre les filles trop jeunes qui veulent s’émanciper et faire des mariages d’amour. Elle est du côté des vieilles barbes réactionnaires,  qui prennent de très jeunes femmes pour pouvoir les modeler à leur convenance. Rien à espérer pour cette communauté – à l’origine des tchétchènes déplacés – où les êtres sont enchaînés aux règles surannées et doivent sacrifier leur existence à la vie communautaire qui paraît immuable.

Comme un rayon de soleil vint Marceline Loridan avec sa « schputze » et son franc parler, apporter un témoignage d’une vie bien partagée avec le « hollandais volant » Joris Ivens, 1898-1989, l’homme de sa vie, à qui le festival dédiait une rétrospective. Avec ses 80 ans, son rire (1) et ses larmes à revoir son compagnon d’armes à l’écran – Leipzig repassait le documentaire La fiancée du vent, qui lui était consacré - , ce fut une rencontre émouvante avec cette femme qui avait appris tout sur le tas, en s’initiant d’abord au son, puis à l’image. A eux deux, ils ont traversé les siècles qui nous ont façonnés et ont rapporté des témoignages uniques des pays qu’on ne connaissait pas à l’époque. Il faut absolument revoir Le 17e parallèle et leur Yukong. On se rend compte alors que, dans nos têtes, il reste encore des montagnes à déplacer…

Heike Hurst

(1) Son livre autobiographique: « Ma vie Balagan », est sorti en début d’année.