| InterCineTh |
| Festivals |

« Le cinéma doit servir à réinventer absolument tout » Pippo Delbono
Dans un Festival de cet ordre, on cherche à savoir où en est la création cinématographique, à prendre le pouls du monde et à espérer des heures devant les écrans où l’audace formelle des cinéastes nous donnera des émotions et des sensations fortes. En même temps, face à la masse d’informations et d’images qui vont déferler au risque de se perdre… on éprouve une sorte de désarroi profond. Dans un méga festival comme Locarno, où les propositions sont nombreuses et alléchantes, que faut-il choisir ? Se précipiter dans le one man show de Pippo Delbono, qui déployait à Locarno toute l’ampleur de son talent et qu’on pouvait trouver comme voisin sur une chaise de la Piazza Grande, la plus belle salle à ciel ouvert du monde, racontant des choses drôles à en juger par les rires de sa voisine et les mâchoires détendues alentour ?
« Si tu ne sais pas vivre, ne vis pas ! » dit une femme pas ordinaire, Yekaterina Artemovna (l’excellente Natalia Negoda) à une autre qui lui envie sa force dans un film dur et tendre Buben.Baraban de Alexei Mizgirev, Grand Prix du Jury et de la Mise en Scène. Elle désigne sans le savoir sa propre condition de bibliothécaire, employée zélée sur les principes, acculée à les enfreindre pour survivre. Un film glauque et magnifique à la fois, qui évolue entre Pouchkine et Dostoïevski, entre la poésie au quotidien, la récitation devant les pionniers renversante de drôlerie et d’amour de la littérature, entre bus délabrés sur des routes défoncées et les couloirs sinistres de la mine où travaillent père et frère de Yekateria. Un obsédant huis -clos et un film ouvert sur l’éternel thème de la soif d’amour mêlé aux angoisses existentielles. « Tu es angoissé, alors, autant t’y habituer ! »

Jamais Pippo Delbono ne dirait des choses pareilles ! comme le prétendent certains… Toute son œuvre est là pour témoigner du contraire : car s’il sait affronter la vie et créer sans cesse, comme il le montre dans Grido (Le cri), il le doit à Bobo, son compagnon de théâtre, sorte d’antidote à la douleur, au désespoir et à la solitude. car Bobo, le sourd muet qu’il a sorti d’un asile, où il avait passé 45 ans, fait partie de sa troupe depuis. Il est même devenu son plus grand atout, ce qu’il ne cesse de clamer dans La paura (La peur) - visible à Paris dans le cadre du « Pocket film festival », car tourné avec un téléphone portable - ou dans Blue Sofa (Le sofa bleu) réalisé avec Lara Fremder et Guiseppe Baresi, vibrant hommage à Pina Bausch. Pippo Delbono se fait la plus haute idée du privilège d’être artiste et le dit haut et fort :
« L’art n’est pas fait pour se reconnaître, il est fait pour se perdre ».
On pouvait en effet se perdre et être dérouté par une programmation qui, tous les ans et cette année en particulier, semble surenchérir dans le nombre de sections et de programmations supplémentaires. On put y voir les films de tous les membres de jury, qui étaient cinéastes ou actrices/acteurs : Yella de Christian Petzold avec Nina Hoss, actrice, membre du Grand Jury ; Marseille de Angela Schanelec, cinéaste, membre du Jury « Cinéastes du Présent », Téhéran sans permission, le film le plus couru du Festival : captation du réel de la rue en Iran, en 2009, qui confirme le courage des civils iraniens filmés par Sepideh Farsi, réalisatrice, membre du Jury du meilleur premier film .
De même pour les Léopards d’honneur : citons l’exemple de Martine Marignac, la productrice de Pierre Grise (avec Maurice Tinchant) et ses films devenus ‘culte’ comme Passion de Godard, qui passait à cette occasion sur la Piazza grande, tardivement, et ses auteurs auxquels elle est restée fidèle, Rivette avec Jeanne la pucelle (en version intégrale) etc. la liste est longue. Ou Amos Gitai qui s’ajoute en dernière minute à la compétition avec la captation de son spectacle présenté en juillet au Festival d’Avignon : La guerre des fils de la lumière contre les fils des ténèbres prouve que Locarno sait rendre possibles les choses les plus folles. Autre oeuvre du Festival d’Avignon présente à Locarno : 1958 de Ghassan Salhab, membre du Jury, qui livre là son film le plus personnel, car né en 1958 de parents libanais au Sénégal, alors qu’au Liban s’annonçaient les troubles politiques avec les conséquences que l‘on sait, sous la présidence de Chamoun…
Ainsi toute la programmation fut-elle marquée par des films ancrés dans l’intime et dans l’expérience subjective. C’est cela qui fournira les meilleurs films à la compétition et à la section ‘Cinéastes du présent’, sections parsemées de films très singuliers. A commencer par Eugène Green et son épopée du sacré A religiosa portuguesa , ancrée dans un quotidien spirituellement très élevé qui a pu sembler maniéré à certains, mais qui réussit l’exploit de ne pas être ridicule, car Green établit toujours une distance et son sens de l’humour crée un décalage qui rend son langage et cette diction si particulière et si précieuse. Cela en fit rire quelques-uns, alors que c’était désarmant et charmant si l’on savait prêter l’oreille. Film d’amour se déployant dans la ville de Lisbonne, qu’il capte avec toutes ses beautés architecturales, végétales, minérales et plastiques. Cette œuvre d’après « Les Lettres portugaises » est certes une création en marge, mais Green en franc tireur reste fidèle à son idée du cinéma toujours plus libre et non conventionnel qui défie les lois de la raison , pouvant parler à tout le monde. D’autant plus que le film est servi par ses acteurs habituels comme Adrien Michaux qui donne la réplique à une actrice exceptionnelle, Léonor Baldaque, à l’aise dans toutes les langues.
D’autres ont été moins rigoureux dans leur réalisation. Cela donne des films moins aboutis, tel Au voleur, de Sarah Léonor, servi pourtant par des acteurs formidables ( dernier film tourné avec Guillaume Depardieu), sa partenaire Florence Loiret Caille, Jacques Nolot et Fejria Deliba (vous vous rappelez Le petit chat est mort)… ? mais, ça ne marche pas et finit en queue de poisson… On ne croit pas une seconde à la nécessité de massacrer dès le premier plan l’un des plus beaux poèmes de Rilke ! (Comme disait Elisabeth Schwarzkopf, « quand on ne connaît pas la langue allemande, inutile d’essayer de chanter des « Lieder »). Pour que cette «panthère » de Rilke puisse servir de « guide » au film, il fallait que la puissance des paroles y trouve un écho et une incarnation.
L’Insurgée de Laurent Perreau présentait aussi une situation intéressante : Piccoli en grand père vrai/faux résistant avec une petite fille nageuse en pleine révolte ? Ce qui restera du film est la découverte de Pauline Etienne et la phrase de son coach «nage pour toi, personne ni aucun miracle viendra à ton secours »…
A la recherche de…
… était le Leitmotiv de cette édition : au Tibet occupé par les Chinois, un jeune réalisateur cherche à recruter les actrices et acteurs de l’opéra tibétain le plus populaire, Drimé Kunden. Le voyage de ‘casting’ est le chemin qui mène à un vieux sage, l’oncle Tao qui donnerait ses deux yeux à celui qui en a besoin, à des enfants déjà pris dans l’éducation chinoise, à des portes qui s’ouvrent dévoilant la merveille de maisons anciennes au bois sculpté, à des récits d’amour et à des voix mélodieuses et envoûtantes. Comme disait l’autre, tout est dans le chemin… A l’arrivée le réalisateur ne sait plus ce qu’il doit raconter, et qui le chantera en fin de compte. The search, de Pema Tseden, est ce voyage et ces paysages auront raconté leurs histoires d’amour au passage, un foulard jeté d’un autobus sera promesse et exigence à la fois.
Dans le même cadre, en Mongolie intérieure, une femme cherche à retrouver une mélodie et les paroles des « Deux chevaux de Gengis Khan », (Chingisiyn Hoyor Zagal), chant qui était accompagnée par un luth à tête de cheval, instrument détruit par la révolution culturelle. Nous accompagnons la chanteuse Urna à Ulan Bataar et dans la steppe, à pied et à cheval. Une tranche de vie où les conversations anodines dans un bus montrent jusqu’à quel point les chinois Han ont oublié que la Chine est l’Empire du Milieu et autour il y a les peuples mongol, ouïgour etc. La beauté de ces paysages est à couper le souffle. Voir ce film sur la piazza renseigne plus sur la réalité de cette vie dans la steppe et la sédentarisation forcée que 100 articles de journaux. La réalisatrice, Byambasuren Davaa avait fait un triomphe avec Le chameau qui pleure. On lui souhaite autant de succès avec ce très beau film tout simple.
Le film burlesque de Babak Jalali Frontier Blues sur une région entre l’Iran et le Turkmenistan, habitée aussi de kazakhs, produit un effet d’étrangeté. Les humains font écho au vide du paysage. On cherche une femme, disparue dans une mercedes verte. En campant en bord de route, on espère trouver et la femme et la voiture et le sens d’une vie qui s’effiloche. Et ce n’est pas triste, c’est drôle comme dans Vodka Lemon de Hiner Saleem, mais Jalali trouve son propre langage. C’est délicieux et burlesque, une conversation pour en témoigner. « Où vas-tu ? Je ne sais pas. On t’emmène, tu verras à l’arrivée ». Son âne ne mange que du papier journal, tout se délite, mais le cœur des hommes et leurs rêves résistent à tout.
Les films primés avaient-ils vraiment quelque chose de plus ? Affirmatif pour Nothing personal (Rien de personnel) de Urszula Antoniak. (Prix du meilleur premier film). Son film apporte vraiment quelque chose de neuf. Radicalité d’un engagement envers soi-même, supprimer tout ce qui n’est pas absolument nécessaire, vider un lieu, jeter tout. Des gens dans la rue vident ses cartons où il y a tout ce qui a rempli une vie. Elle, Lotte Verbeek, (prix d’interprétation) contemple son appartement vide et s’en va. La solitude comme choix est le grand sujet du film. Les rencontres et les dialogues qui les accompagnent ont leur grain de sel. La violence domine dans les relations sociales. Elle fuit tout ça, refuse de dire son nom « You, hé you ! »… finalement ça marche de se faire interpeller de cette façon. Elle finira par trouver un endroit où au contact de la terre, des plantes et des algues, elle pourra reprendre pied et peut être rester. Aidée par un vieux sage qui a le « talent de s’arrêter au bon moment », elle goûtera aux joies de la vie, de la table, du vin et de la nature. L’Irlande est le terrain où sa renaissance peut commencer.
En revanche pour She, A Chinese de Xiaolu Guo, la réponse à cette même question est négative. Certes, c’est bien mis en scène, mais selon un schéma beaucoup plus classique. Mei veut vivre autrement, et ailleurs. Cette fille d’origine paysanne arrive en Angleterre, côtoie une population mélangée, se marie avec un vieil Anglais et couche avec un jeune indien. Jamais elle ne renonce à elle-même et à ses désirs. Nous voyons sa vie en Chine, le comportement des hommes qui la convoitent. Mei est belle, rebelle et Huang Lu l’incarne avec une simplicité et un naturel confondants. Ni nouveau, ni exceptionnel, le film fait penser à Agnès Varda et à Sans toit ni loi et à cette force qui émane d’elle. Cependant, lui attribuer le Pardo ressemble fortement à un compromis.

Signalons dans la section « Cinéastes du présent » de grands documentaires et le début d’une actrice française Valérie Donzelli, l’interprète formidable de Sept ans de Jean-Pascal Hattu, qui réalise son premier film, La Reine des pommes. C’est absolument charmant et renversant de fraicheur et de candeur. Andrew Kötting, l’anglais des Pyrénées – oui, il n’y a pas que les frères Larrieu dans les Pyrénées - propose après Cette sale terre, un autre film assez déconcertant, mais plein de vie et d’originalité : Ivul, pendant de Des journées entières dans les arbres de Marguerite Duras, car il parle d’un gamin que le père jette dehors et qui décide de rester dans les arbres pour de bon. Pour le dernier plan du film, il occupe provisoirement le site cathare de Monségur. On en reparlera lors de sa sortie, assurée par ed-distribution. Le Jury a distingué un docu-fiction ennuyeux The Anchorage de C.W.Winter et Anders Edström et un sujet brûlant : Gaza vu par Stefano Savona dans Piombo Fuso. Le drame est que nous avons vu d’autres films plus éclairants, je pense aux documentaires Gaza, en deux parties où les structures claniques étaient expliquées, élément indispensable pour comprendre.
Manga Impact ou
La « mangamania », orchestrée par Carlo Chatrian, était un festival à elle toute seule. Manga Impact est en effet la première rétrospective de Mangas et d’autres dessins animés japonais présentés au monde. Mis en place avec le Musée de cinéma de Turin, cette manifestation sera prolongée à Turin jusqu’à l’année prochaine et complétée par un catalogue spécial, des expositions etc.
Ces mangas étaient présents dans toutes les sections du festival et visibles dans toutes les salles. Sur la Piazza grande passaient les films de guerre antifascistes de Yoshiyuki Tomino, maître incontesté d’un genre qu’il était le premier à créer. Présent dans toutes les sections et tous les cinémas du Festival, petit à petit l’historique de ce genre émergeait, en révélant ses débuts, les courts métrages du muet, les films de Tezuka, des merveilles d’humour et d’intelligence. Puisque en France nous connaissons tous les grands témoins de ce genre, Miyazaki et ses héroïnes, Shihiro, Nausicaa, La princesse Mononoké ou Ponyo et d’autres grands films comme Le tombeau des lucioles ou Metropolis de Rintaro, la présence de Isao Takahata à Locarno a donné l’occasion au maître de dialoguer avec Michel Ocelot sur leurs films respectifs et ce drôle de métier de dessinateur de planches… mais il y avait d’autres films en compétition qui révélaient que dans la société japonaise, filles et garçons sont des fans du web et des acrobates du clavier à égalité... Dans Summer wars de Mamoru Hosoda, ils se livrent même un combat sans merci. Leur talent et leur dextérité évitent un autre krach financier et permet de sauver les dépôts de petites gens ! Mais la famille veille et surtout une vieille grand mère leur enseigne des tactiques de défense de samurais et les fait gagner ! Ainsi le lien entre l’ancien et le nouveau est tissé et s’avère drôlement efficace.
Redline de Takeshi Koike est une animation d’une perfection qu’on n’a jamais encore vue ici : des voitures de course déchaînées crachent du feu et combattent pour la noble cause de courses non truquées, des concurrents clean et sans la Mafia tireuse de ficelles. Cela se double d’une histoire d’amour pour teenagers amourachés de sosies d’Elvis et de couleurs fluos. Ironiquement on pastiche les baisers hollywoodiens et tout cela est fort bien mis en couleurs et en mouvement.
Bref le règne du Manga va commencer, car les séries de télévision étaient aussi montrées et dénotent la vitalité du genre et sa déconfiture avec les Pokémon, une soupe laide et indigeste, mais là aussi les gamins vont nous sauver des monstres réels et imaginaires !
Last but not least, la section Open Doors était consacrée cette année à la Chine, à Taïwan et Hong Kong et proposait tellement d’excellents films que nous n’avons même pas pu aller voir ceux qui étaient nouveaux et prometteurs.
Savoir que c’est Olivier Père qui assumera l’édition 2010 et prendra ses fonctions le 1er septembre, nous rassure. Il saura garder cette diversité, ce foisonnement, cette ouverture au monde et une grande place pour Freddy Buache au premier rang ! Car Frédéric Maire, le directeur sortant , va prendre ses fonctions à la Cinémathèque Suisse. Comme on sait, sans Freddy Buache, pas de Cinémathèque Suisse, c’est grâce à lui que les films de Godard seront toujours bien gardés.