InterCineTh

Persécution

de Patrice Chéreau

Avec Romain Duris, Charlotte Gainsbourg, Jean-Hugues Anglade, Gilles Cohen, Alex Descas

 

Jeux de clés

 

Charlotte Gainsbourg, Romain Duris, Jean-Hugues Anglade

Daniel n’aime pas être surpris ; en tout cas, « de moins en moins », dit-il. Il va pourtant l’être, pendant 100 minutes : bousculé, controversé, harcelé, bouleversé, plus un seul de ses points de repère savamment orchestrés auquel se raccrocher…

 

Chéreau aime l’éphémère, l’incertain, l’intérimaire : il nous l’a redit à Venise, lors de la conférence de presse où je lui posai précisément cette question, ainsi qu’à ses deux comparses interprètes assis à la même table, Romain Duris et Jean-Hugues Anglade. Ne rien considérer comme acquis, encore moins définitif, est sans doute le maître mot qui domine son œuvre.

 

Pour l’heure, il s’attache à ce Daniel, impressionnant Romain Duris qui tente de se sortir d’un bien étrange « chantier » : celui de sa vie même, qu’il gagne bon an, mal an, d’un immeuble à l’autre, en travaux de maçonnerie ou de plomberie diverses… « Je suis l’animal qui va devoir se battre pour que sa vie tienne la route ; la fièvre anime son combat intérieur, une sorte de vide riche », m’a-t-il confié à cette occasion. Quant à JeanHugues Anglade, beaucoup plus circonspect, il admet n’avoir qu’une vue parcellaire du film, s’étant exclusivement attaché au personnage qu’il incarne,  à mi-chemin entre le fou chic et le clochard paumé, dont on devine à la tenue vestimentaire qui l’habille, qu’elle a connu des jours meilleurs… « Peu importe que les personnages soient cohérents », dit-il, « j’ai beaucoup soigné mon personnage, pour rendre crédible cet homme qui a visiblement basculé de la richesse à la précarité, sans que l’on sache jamais pour quelles raisons, ni depuis combien de temps ».

 

Autre point fort, magistral, de Chéreau : sa manière de filmer les corps. Il n’est que de voir celui, nu, de Charlotte Gainsbourg, abandonné au coin du lit de son amour pour Daniel, telle une enfant dénuée de toute réflexion, seulement habitée d’une confiance aveugle dans ce qu’elle ne comprend, ni ne maîtrise.

Tout comme celui d’Anglade, tout aussi nu, confiant et abandonné, que Daniel/Duris découvre, offert dans ce même lit, alors qu’il venait de le chasser de son gîte de fortune par la porte, en lui arrachant les clés ; il était revenu par la fenêtre…

 

Charlotte Gainsbourg et Romain Duris

L’amour de Chéreau pour les corps et les gens qui les habitent, les acteurs. L’amour de Chéreau pour ce jeu permanent du funambule sur le fil ténu de la vie. L’amour de Chéreau pour le questionnement sans jamais l’attente d’une réponse. Notre amour pour ce Chéreau-là.

 

Véronique Blin