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60 bougies berlinoises
Un gros gâteau disparate un peu indigeste pour un seul événement magistral

Comme souvent, ailleurs, mais hélas, cette année, aussi à Berlin, ce n’est pas dans la compétition que l’on a pu trouver des pépites, mais dans les sections parallèles, notamment dans la « Berlinale Spéciale » : pour son soixantième anniversaire, le 2e Festival cinématographique du monde en terme d’importance, après Cannes et avant Venise, nous a offert un seul vrai bonheur, mais de taille ! En ouverture de cette édition, le rideau s’est levé, à la Porte de Brandebourg comme à l’intérieur du FriedrichStadt Palast, sur la Première Mondiale de la plus belle restauration de la planète à ce jour : celle du chef-d’œuvre muet de Fritz Lang, Metropolis (1927).
En partenariat avec la chaîne franco-allemande Arte*, la Fondation Murnau a réalisé là un travail considérable (cf. la « présentation » du 60e Festival), occultant, par son impact incroyable, bon nombre des films de la Sélection Officielle, à quelques exceptions près, parfaitement reflétées, du reste, par leur présence au Palmarès, à divers titres.
Revenons sur certains d’entre eux, à commencer par une évidence :
Avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Kim Cattrall, Olivia Williams

Ewan McGregor
En accordant à Roman Polanski l’Ours d’Argent du meilleur réalisateur, Werner Herzog et ses jurés ne se sont pas trompés : notre « assigné à résidence » en Suisse a fait montre ici, une fois encore, de son prodigieux talent. Distinction suprême dont tout cinéaste est en droit de rêver, ce Prix a l’avantage indéniable de récompenser « spécifiquement » l’homme ou la femme à l’œuvre, plus encore que son film, lequel vaut pourtant, en l’occurrence ici, largement le détour.
En suivant pas à pas « l’enquête » menée par cet « écrivain de substitution », communément appelé « nègre » (formidable Ewan McGregor), dont la mission consiste à terminer les « Mémoires » de l’ancien Premier Ministre Adam Lang (Pierce Brosnan), Polanski nous entraîne dans un thriller psychologique de haute volée, dont le cadre principal est l’ île sur laquelle Lang et sa femme (Olivia Williams) se sont retirés, en compagnie d’une « fine » équipe menée par Amelia Bly (Kim Cattrall), son assistante et sa maîtresse. Davantage forteresse que villégiature d’agrément, cette vaste « demeure » aux allures de quartier de haute sécurité, ne réserve pas le meilleur accueil à cet « écrivain-enquêteur » … Que recèle donc le manuscrit originel qui s’y trouve enfermé dans un coffre-fort ?
D’aucuns ont voulu voir dans l’octroi de ce Prix une manœuvre d’ordre « politique », visant à laisser entendre que l’auteur de Répulsion et de tant d’autres merveilles avait davantage sa place à Berlin qu’enfermé contre son gré dans son chalet helvétique…
Il n’empêche : The Ghost Writer est à sa très juste place au palmarès, en présence « physique » ou non de son auteur. De toutes façons, à en croire Alain Sarde - co-producteur du film avec Robert Benmussa et Polanski - ,venu sur scène prendre le fameux Ours en son nom, « même s’il avait pu, il ne serait probablement pas venu », car, aurait-il confié au sus-nommé producteur, en forme d’excuse à son absence : « la dernière fois que je suis allé dans un Festival pour recevoir un Prix, ça s’est terminé en prison… ».
Joli sens de la répartie ! Cela s’appelle « avoir du coffre ». Et Dieu sait s’il en a, sur toutes les touches de son clavier personnel ! Du Bal des Vampires à Rosemary’s Baby, comme du Locataire au Pianiste, pour ne citer que quelques fameux opus de son cru, outre du « coffre », cet homme a du génie.
… Déjà, en ouverture de la compétition, un petit « bijou » chinois mérita amplement son Ours d’Argent du Meilleur Scénario…
Tuan Yuan, (Apart together), de Wang Quan Ann
Avec Lisa Lu, Ling Feng, Xu Caigen, Monica Mo, Ma Xiaoqing
D’amour et de plats chinois
Taiwan, 1949. Fuyant les communistes, un groupe de soldats du parti populaire du Kuomintang débarque sur l’île de Taiwan. Ils ne seront autorisés à revoir leurs familles demeurées sur le continent que 50 ans plus tard. Parmi ces vétérans, on compte Liu Yansheng (Lin Feng), qui retourne dans sa ville natale de Shanghai. Un demi-siècle plus tôt, il y a laissé Qiao Yu’e (Lisa Lu), le seul amour de sa vie, déjà enceinte au moment de sa fuite. Entre-temps, Qiao Yu’e s’est mariée et a fondé une famille avec Lu Shenmin (Xu Caigen), un sous-officier des troupes communistes qui n’a jamais réussi à obtenir de promotion au vu des allégeances politiquement suspectes de sa femme. Liu Yansheng est bien décidé à reconquérir Qiao Yu’e, quitte à offrir l’ensemble de ses économies à la famille en guise de compensation. Malgré l’accord de Qiao Yu’e et celui, étonnant, de son mari, la famille se refuse à perdre celle qui les a vus naître. Jusqu’à ce que le mari ait une attaque d’apoplexie…

Le film qui a lancé la soixantième Berlinale, contrairement aux choix généralement plus bling bling des films d’ouverture, est une œuvre volontairement simple, basée sur les retrouvailles autour d’une table, sur le partage de la nourriture et de l’amour. Wang Quan’an, rendu célèbre par ses films Tuya’s Wedding (Ours d’or en 2007) et Weaving Girl (Prix Fipresci et Grand Prix du jury de Montréal en 2009), nous offre ici un portrait à la fois riche de rapports humains subtils et dépouillé d’artifices. La soif de bonheur et la passion sont aussi fondamentaux à 80 ans qu’à 20, nous dit le réalisateur, mais l’âge y apporte une dimension de tendresse et de nuance. Si la prestation de la légendaire actrice chinoise Lisa Lu, âgée de 83 ans, reste un peu trop réservée pour un public européen, celles des acteurs Ling Feng et surtout Xu Caigen, qui vole littéralement la vedette durant certaines scènes, nous permettent d’apprécier la richesse culturelle du quotidien traditionnel chinois et le déclin de celui-ci au sein de la vie moderne. À noter aussi l’excellente caméra de l’allemand Lutz Reitemeier, qui choisit de nous montrer Shanghai sous le jour sombre, brumeux et pollué des grandes villes industrielles. Un film simple, donc, mais qui nous montre par sa palette brillante les couleurs de l’universel.
Anne-Christine Loranger
… Vint ensuite une révélation d’actrice…
«Caterpillar », de Koji Wakamatsu (Japon)
Avec Shinobu Terajima, Shima Ohnishi, Ken Yoshizawa

Que faire d’un mari rentrant du front couvert de gloire -lors de la guerre sino-japonaise de 1940 - , mais amputé de ses deux bras et jambes, lorsqu’on est une femme de « devoir » telle que Shigeko ?
En 84 minutes d’un jeu éblouissant, la superbe et impressionnante Shinobu Terajima emporte la mise et justifie pleinement le Prix d’Interprétation Féminine, qui vient de lui être décerné à Berlin.
Avec une sobriété exemplaire, l’ actrice japonaise démontre, par le menu, les atermoiements terrifiants qui peuvent habiter une femme amoureuse, prise en tenaille entre sa dévotion à son Empereur, à sa patrie, et les gestes impossibles qu’elle tente pourtant d’exercer sur la « loque » humaine qu’est devenue son époux, considéré en haut-lieu et partout, comme un véritable « dieu-soldat »…
Prise entre la terreur, la colère et le chagrin, elle dispense cependant consciencieusement à cet « homme-tronc », médicaments et soins, caresses et – fausses – étreintes (forcément !), nourriture et boissons, jusqu’à la satisfaction acrobatique de ses besoins naturels…
Une guerre, quelle qu’elle soit, peut-elle être « juste » ?, interroge le réalisateur Koji Wakamatsu. Et de nous égrainer, en guise de générique final, la longue et triste liste du bilan guerrier concerné : Hiroshima, plus de 140.000 morts ; Nagasaki, plus de 70.000 morts ; 984 « criminels de guerre » condamnés à mort ; plus de 100.000 morts lors du bombardement de Tokyo ; plus de 20 millions de morts sur le continent asiatique ; plus de 60 millions de morts au cours de la Deuxième Guerre Mondiale… La réponse serait-elle dans la question ?
…Puis quelques « curiosités »… tel cet étrange Ours d’Or du meilleur film :
« Bal » (Miel), de Semih Kaplanoglu (Turquie)
Avec Bora Altas, Erdal Bezikçioglu, Tülin Özen, Aysle Altay, Özkan Akçay

Bora Altas
Pour peu que l’on s’intéresse à l’apiculture, aux grands espaces, aux forêts touffues ou à la main d’un enfant glissée dans celle de son père, son modèle et son roi, alors on adorera Bal.
Le jury, en tout cas, a été séduit… Sous la houlette de Werner Herzog, amateur de films étranges, silencieux et « décalés », on pouvait certes s’attendre à un attachement certain pour cette fable bucolique de grande envergure, dans laquelle même le danger est empreint de poésie.
Où l’on découvre que le métier d’apiculteur est une profession à haut risque, lorsqu’il s’agit de grimper à l’aide d’une simple corde et d’un harnais au faîte des grands arbres, pour aller récolter les précieuses claies de ces ruches d’altitude, gorgées de miel.
Où l’on découvre aussi commentune petite maquette de voilier en cours de construction, enfouie dans le désordre de l’atelier paternel, peut être le support d’un rêve infini de grand large pour un enfant exclusivement habitué à l’espace végétal de sa forêt touffue.
Où l’on découvre enfin cet enfant de sept ans, incroyable jeune acteur en herbe, qui fit le bonheur des festivaliers berlinois.
La communauté turque est, on le sait, très importante à Berlin. D’aucuns ont voulu voir dans l’octroi de la récompense suprême à Bal une « manœuvre » politique de bon aloi. Gageons qu’il n’en est rien…
Le film s’ouvre et se ferme sur la « mise en abîme » de l’image initiale : le père grimpe à l’échelle apposée sur l’arbre qu’il convoite, après avoir longuement hésité entre plusieurs autres. Long plan-séquence absolument silencieux, seulement « dérangé » par le chant des oiseaux ; l’échelle bascule et le plan s’arrête au milieu de sa chute… pour reprendre et achever sa courbe fatale dans le tout dernier d’entre eux. Dans l’espace intermédiaire, le réalisateur turc Semih Kaplanoglu installe la plus jolie des parenthèses : celle qui existe entre la vie et la mort, que seul un enfant pourrait – peut-être – arrêter, comme on arrêterait le temps.
… ou bien encore ce double Prix attribué attribué à un « petit » film roumain, apparemment sans importance…
« Si je veux siffler, je siffle » (Eu cand vreau sa fluier, fluier), de Florin Serban (Roumanie)
Avec George Pistereanu, Ada Condeescu, Clara Vodà, Marian Bratu…

George Pistereanu
De l’ « esprit de famille » à la responsabilité d’un frère, il n’ya qu’un pas : pour Silviu (impressionnant George Pistereanu), ce pas-là est le dernier qu’il va franchir, au sein de la « maison de redressement » où il finit de purger sa peine ; dans quinze jours, il devrait « sortir »…
Seulement voilà : sa mère (Clara Vodà) s’apprête à « enlever » son petit frère (touchant Marian Bratu), que Silviu a élevé, pour l’emmener vivre en Italie, donc loin de lui… N’écoutant que son coeur et ce qu’il pense être de son devoir, il « avancera » à sa façon, le jour et l’heure de son « départ »…
Adaptée pour le cinéma de poignante manière par Florin Serban, cette pièce de l’auteure roumaine Andreea Vàlean met en scène, pour l’essentiel, des acteurs non professionnels, dont le personnage principal fait partie. L’aisance avec laquelle ce jeune homme empoigne son rôle, lui imprimant tendresse maladroite tout comme fureur contenue, est d’autant plus surprenante.
A ses côtés, la jeune Ada Condeescu (Ana) fait aussi très belle figure : assistante sociale affiliée à la sorte de prison où il est enfermé, elle sera à la fois l’objet de son amour et l’otage de son forfait.
Le fait que cette fable carcérale sur la confrontation entre la notion d’enfermement et celle de liberté, à haute teneur émotionnelle, ait pu séduire le Jury en son entier, n’a rien d’étonnant en soi : nous l’avons tous été…Lui octroyer le double « Grand Prix » du Jury et « Alfred Bauer » (pour son « innovation particulière ») a en revanche de quoi surprendre…
Il est vrai que l’ultime scène laisse, pour le moins, perplexe : après s’être « enfui » de la prison à bord d’une voiture exigée, son « amoureuse » à ses côtés, laissant ainsi entendre que rejoindre son frère était plus important que tout , il « libère » bientôt sa jeune otage et s’en revient à pied, ostensiblement visible sur la route où la police le guette.
Comme si, toute colère enfin bue, il rentrait, le plus simplement du monde, au « bercail »…
… Plusieurs regrets, enfin : d’aucuns, qui le méritaient pourtant, n’ont pas été « remarqués »…
« Na Putu », de Jasmila Zbanic (Croatie)
Avec Zrinka Cvitesic, Leon Lucev, Ermin Bravo, Mirjana Karanovic…

Zrinka Cvitesic
Voilà bien un film qui avait tous les « ingrédients » réunis pour aller « droit dans le mur », si sa réalisatrice l’avait « cuisiné » selon les clichés en vigueur : montée d’un islamisme radical ; lavages de cerveaux ; embrigadement progressif des « recrues » potentielles et autres « bruits qui courent » sur ce type de pratiques…
Il n’en est rien : sa force réside précisément dans son exact contraire.
Soit un couple, Luna et Amar (Zrinka Cvitesic et Leon Lucev, remarquables de sobriété), dont la relation va être sérieusement « mise à l’épreuve » : aiguilleur du ciel, Amar perd son emploi, dénoncé par un collègue qui s’est trompé de gobelet, lors d’une pause entre deux avions. Dans celui d’Amar, il n’y avait pas que du café… Luna, hôtesse de l’air, fait ce qu’elle peut pour lui remonter le moral, mais s’inquiète pour leur projet commun d’enfant à venir. Jusqu’au jour où Amar accepte un nouveau travail, bien rémunéré, proposé par un ancien ami d’université dans une communauté musulmane, fort éloignée de chez eux… Luna, dans un premier temps, refuse d’en entendre parler…
D’une telle trame, on pouvait certes craindre le pire… Les vilains prophètes du désespoir, tout comme la démagogie la plus sirupeuse ; l’endoctrinement malsain de pratiques intégristes, attirant Amar, contre la saine raison de Luna, refusant d’entrer dans la « combine ».
Il n’en est rien. D’un bout à l’autre de cette fable pourtant très sentimentale, les caractères et les situations sont traités du bout du pinceau, de façon très ténue, sur la corde. Entre Luna qui vérifie prosaïquement sa silhouette sur l’écran de son téléphone portable et Amar qui hésite, se posant sans doute un milliard de questions, la réalisatrice ne tranche jamais : laissant grande ouverte la fenêtre sur toutes les interprétations possibles, elle n’en livre ni n’ impose aucune. D’un peintre, on dirait qu’il a une « large » palette. Celle de Jasmila Zbanic aborde ce problème grave avec une légèreté de plume.
… Hors compétition, un certain Scorsese…
« Shutter Island », de Martin Scorsese
Avec Leoardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley, Michelle Williams, Max von Sydow

Ben Kingsley, Mark Ruffalo, Leonardo DiCaprio
Thriller psychologique inspiré d’un roman de Dennis Lehanne - dont le scénario rappela à Scorsese Le Cabinet du Docteur Caligari, célèbre classique du cinma muet qu’il admirait beaucoup -, ce nouvel opus du « géant » américain, à l’instar du Ghost Writer de Roman Polanski, a pour personnage principal une île – presque – déserte…
Battue par les vents et la tempête, elle est le sinistre siège de l’enquête menée par l’inspecteur Teddy Daniels (DiCaprio) flanqué de son acolyte Chuck Aule (Ruffalo), pour retrouver une tueuse psychopathe récidiviste, disparue sans laisser de traces de l’établissement psychiatrique qui s’y trouve… Une île, donc, exclusivement habitée par des fous…
Avec la maestria qu’on lui connaît, Martin Scorsese nous prend aux tripes dès l’abord, en déversant sur sa pellicule les trombes d’eau, éclairs d’orage et autres « joyeusetés » d’une mer en furie, nécessaires à la « traversée » de nos deux compères pour atteindre « l’Île Mystérieuse » du titre. Ainsi, d’emblée plongé dans l’ambiance d’insécurité et d’inquiétude qui s’installent, le spectateur ne peut que suivre, ensuite, les atermoiements angoissants des deux meneurs d’enquête.
Une mise en scène éblouissante, au service d’une intrigue qui, même farfelue, vous glace le sang.
...Vous l’aurez noté : nous avons « ouvert », comme « fermé » l’analyse de cette 60e Berlinale sur le thème de « l’île ». C’était un peu ça, Berlin 2010 : la belle île polyglotte, internationale et oecuménique du cinéma, coupée du monde pendant dix jours et pourtant, si « présente » au monde…
Véronique Blin
Directrice de la Rédaction