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Retour aux fondamentaux
METROPOLIS revisité, complété, restauré : une splendeur.

Il se dira, très vite, que le travail réalisé sur la copie ancienne, abîmée, incomplète, du chef-d’œuvre de Fritz Lang, est inouï. A bien des égards, il restera gravé dans la mémoire de ceux des cinéphiles du monde entier qui auront eu la chance de le redécouvrir habillé de neuf, sur l’écran géant de la grande salle du FriedrichStadtPalast, au cœur de Berlin, en présence des musiciens du Rundfunk-Sinfonieorchestra Berlin, placés sous la direction de Frank Strobel. Ce, 83 ans après la première mondiale de sa version originale. En un mot, cette soirée fut « inoubliable ».

Pendant des décennies, bon nombre des scènes cruciales du film furent considérées comme perdues. Sa restauration, débutée en 2001 – qui lui valut la première inscription d’un film au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, au titre d’héritage documentaire – conduisit à la fantastique découverte, en 2008 à Buenos-Aires, de plus de 30 minutes supplémentaires de négatif en 16 mm. « Aucun autre film allemand n’aura à ce point inspiré et influencé l’histoire du cinéma », a fièrement déclaré Dieter Kosslick, Directeur du Festival.
A ce jour, la « reconstruction » de Metropolis est sans nul doute l’un des plus importants projets de ce type dans le monde. Conduite sous la houlette de la Fondation Murnau, en partenariat avec la ZDF et Arte, elle a le soutien du Ministère allemand de la Culture, en la personne de Bernd Neumann.
A l’origine, ce film monumental ne connut pas un vif succès, lors de sa projection en version longue au Ufa-Palast am Zoo de Berlin, le 10 janvier 1927. Après quatre mois « frileux », la UFA décida de le réduire de façon substantielle, afin de pouvoir « passer l’été » dans les salles. C’est pour « retrouver l’intention originelle de Fritz Lang que nous nous sommes attelés à en restituer la plus grande partie possible », a passionnément proféré Eberhard Junkersdorf, Directeur Général de la Fondation Murnau, lors de la présentation à la Presse. Quelques scènes ou parties de scènes manquent encore… « Un nouveau miracle peut toujours arriver ! », a-t-il ajouté, faisant ainsi référence à la formidable et inattendue découverte de Buenos-Aires.
La sorcière et la fée

Brigitte Helm
Le « miracle » est pourtant désormais bien là, sous nos yeux : pas une ride au visage de cette gigantesque fresque sociale résolument « moderne », qui dresse le portrait immuable d’une société de consommation délirante, où la sorcière de la productivité maximale et inhumaine se heurte à la fée bienfaitrice de l’amour et du partage.
Il faut voir cette « Reine des enfants » (fantastique Brigitte Helm, tantôt Mère Courage, tantôt vamp diabolique), débouler sans crier gare, la marmaille en loques des enfants d'ouvriers agglutinée à ses jupons, dans l’antre souterraine des travailleurs à la chaîne qui se relaient sans relâche, nuque cassée sous l’effort, pour nourrir la grande gueule ouverte du moloch qui les toise.
Voir aussi ce ballet infernal des équipes qui se croisent au pas cadencé entre deux grilles de forteresse ; rouages infernaux d’une horloge absurde qui rythme leurs gestes au gré de ces ampoules qui s’allument et s’éteignent à l’infini ; uniformes sinistres et gris, gommant toute forme d’identité personnelle ; plafond noir de suie et de sueur, interdisant jusqu’à l’idée du ciel…
Tandis qu’au-dessus d’eux, dans cet « espace du dehors » dominé par la monstrueuse Tour de Babel du patron des lieux, les « gens d’en haut » dansent une toute autre danse : entre les échangeurs autoroutiers quadrillant l’espace de leurs nœuds effrayants et la ronde incessante des hélicoptères et autres aéronefs obscurcissant le ciel dont eux jouissent pourtant, les « fils à papa » et autres « filles de joie » s’adonnent à une oisiveté exemplaire. Certains se complaisent à monter des joutes théâtrales discutables ; d’autres préfèrent le sport et disputent, mèches blondes au vent et tenue blanche immaculée, de vagues courses endimanchées sur la pelouse impeccable d’un stade très « haut de gamme »…

Caricature ? Peut-être ; constat terrible d’un gouffre entre deux mondes ? Sûrement. Il n’empêche : par le travail admirable réalisé sur ce film-culte s’il en est, par le soin infini apporté à faire revivre toutes les gammes de gris existant entre le noir et le blanc ; par la musique originale de Gottfried Huppertz, revisitée par des artistes vivants, hors pair, Métropolis reste et demeure le reflet implacable d’une société mondiale en voie de décomposition avancée.
Et si la fée avait raison ? Si c’était elle qui, faisant battre le cœur du « fils de patron », lui ouvrait enfin celui du monde ? Si tous les enfants de la planète voulaient se donner la main, à l’instar de ces gosses de pauvres accrochés à ses jupes ? Alors, grâce aux trombes d’eau qui envahissent finalement leur espace misérable, détruisant du même coup l’abominable « outil de travail » de leurs parents, ils seraient le terreau du monde de demain et elle, le rocher salvateur duquel repartir, peut-être, du bon pied…

Fritz Lang en a rêvé ; Fritz Lang l’a fait. Et la Fondation Murnau vient d’apporter la magistrale démonstration de la sauvegarde d’un chef-d’œuvre. "Qu'y-a-til entre la tête et les mains ?", demande Maria aux travailleurs harrassés. "Le coeur !", hurle-t-elle. Elle a fait battre le nôtre, pendant 147 minutes éblouissantes.
Véronique Blin