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4 – 27 juin 2010
« Voir Naples et mourir »
Naples. Sa baie sublime ; son activité foisonnante, incessante, sonore et joyeuse. Sa vie culturelle, intense et passionnée.
Au cœur du brouhaha magnifique qui préside aux destinées de cette belle ville du sud italien, le mois de juin fut celui du Théâtre : avec la troisième édition de son festival, la région Campanie et le Ministère de la Culture ont composé un bouquet superbe.
Invitant, des quatre coins du monde, des Compagnies rivalisant d’ingéniosité, ils les ont mêlées à l’enthousiasme légendaire napolitain, partageant ainsi une passion commune pour la « belle œuvre » théâtrale.
Au menu de ce troisième opus tout à fait réjouissant, trois « rendez-vous » permanents furent proposés chaque jour par les artistes. Comme une respiration, une pause, un leitmotiv récurrent, accompagnant les festivaliers dans leur parcours d’un spectacle à l’autre :

Devo partire domani
Devo partire.domani (Je dois partir demain), vidéo-installation de l’artiste et cinéaste singapourien Ming Wong, inspirée du Théorème de Pasolini, interprétée par lui dans tous les rôles et diffusée en boucle dans les locaux du PAN, pendant toute la durée du Festival.
Lauréat d’une « mention spéciale » à la Biennale d’Art de Venise 2009, Wong dissèque l’œuvre de son maître et en réécrit l’histoire, qu’il situe à l’ombre du Vésuve.
Produite par le Festival, cette installation interroge sur la relation, souvent morbide, que chacun de nous cultive avec l’identité de l’autre.
Une faiseuse de miracles en lévitation au-dessus d’un toit, après avoir guéri des enfants d’un mal étrange couvrant leur corps d’horribles pustules (syndrome de Caposi ? Allusion au Sida ?) ; une élégante dame de la « haute société », visiblement oisive, en attente d’on ne sait quoi ; une « bonne à tout faire » amoureuse du jeune maître de maison ; un bel « étranger » de passage… Autant de personnages et de caractères campés par le seul Wong. Etonnant et dérangeant ; Pasolini n’aurait pu le renier… Joli travail.
Dacia Maraini (L'attesa)
L’Attesa (L’attente), proposition originale s’il en est, laquelle, en dix minutes, sous l’égide de Mario Fortunato, invite les passants/spectateurs dans divers « lieux publics », à participer sans le savoir à d’étranges « happenings ».
Transformant quotidiennement le quai d’une gare, un supermarché, des bars, un bureau de poste, le foyer d’un théâtre, une banque, un funiculaire ou l’arrêt d’un tramway, en autant de théâtres éphémères pour des improvisations « in situ », cette halte ludique réserve bien des surprises…
Dix courts textes commandés par le Festival à dix auteurs italiens, mis en scène dans dix lieux d’attente de la ville, avec les comédiens dissimulés dans la foule. Seuls les journalistes ont eu la liste des lieux et heures d’intervention… Au public de choisir : vérité ou fiction ? Même en connaissant la ruse, ce fut un pur régal pour la presse !

Bizarra
Bizarra (Bizarre), pendant vingt jours, pour vingt épisodes de 1h15 chacun, Manuela Cherubini, traductrice et metteuse en scène de ce « soap-opéra » écrit par Rafael Spregelburd, convie ses quarante-cinq acteurs à se relayer pour interpréter à tour de rôle les aventures de Velita et Candela, héroïnes et protagonistes permanentes, fil conducteur de cette « teatronovela » d’origine argentine, troquant Buenos-Aires pour Naples...
Sorte de série TV culte à rebondissements multiples (qui n’est pas sans rappeler notre nationale « Plus Belle la Vie », en plus drôle…), amours impossibles, amnésies, familles perdues et mystérieuses éclipses s’entrecroisent et se chevauchent à un rythme fou, dans cette saga burlesque et loufoque où gags et sketches se succèdent à un train d’enfer. Il serait dommage d’en dévoiler les mille et un détours…
Qu’ils durent une ou douze heures, dix minutes ou 20 jours, les 150 représentations novatrices du napoli.teatro festival italia font de la ville un théâtre, lui conférant, par ses nouvelles créations, une dimension internationale.
De la dramaturgie classique aux créations contemporaines ; de la musique à la danse ou des arts visuels aux vidéo-installations, Naples fut pendant trois semaines, le siège des plus beaux délires créatifs.

Birreria
Avec plus de 2000 artistes venus de 24 pays du monde ; des lieux improbables transformés en théâtres, tels que des monuments historiques, des friches industrielles, des galeries d’art, une ancienne brasserie ou divers bars-restaurants, les festivaliers ont pu apprécier et voir les nombreuses réalités qui coexistent à Naples, ville théâtrale par excellence.
Parmi les spectacles de 2010, revenons sur quelques-uns d’entre eux, particulièrement sur ceux qui s’intéressent aux vaincus de l’Histoire, quand on pourrait les croire, à priori, vainqueurs… :

La republica di un solo giorno
La republica di un solo giorno (La République d’ un seul jour), Première Mondiale, de Ugo Riccarelli et Marco Baliani, ce dernier mettant en scène la brève aventure de la « République Romaine », laboratoire politique et social qui, en 1849 et pendant cinq mois, par un soulèvement populaire sans précédent, mit provisoirement un terme au règne Papal, jusqu’à l’arrivée des troupes françaises…
Cette insurrection fut incontestablement à l’origine de la démocratie et de la Constitution italiennes à venir, sous l’égide de Garibaldi, entre autres « Pères de la Nation ».
Un décor/barricade, évoluant à vue en fonction des scènes en cours, faisant aussi bien office de logement de pauvres que de forteresse défensive ; de chapelle d’occasion ou de réserve de munitions. Tout est sous nos yeux ; rien n’est en coulisses ni dans les cintres et n’est pas sans rappeler l’inoubliable empreinte laissée par le tant regretté Kantor.
De cette sorte de « tas » mouvant, enveloppé de voiles indistincts et amovibles, installé en plein cœur de scène, une fille en loques surgit, danseuse feu-follet brandissant fièrement un drapeau pourtant bien mis à mal. Faisant place, un peu plus tard, à une religieuse en prière au pied d’une vierge en plâtre, à l’angle de l’étrange « édifice ». Bientôt renversée, la Vierge, évacuée, disparue pour faire place aux fusils.
Le démantèlement et le chaos précèdent constamment et à répétition les tentatives désespérées d’une improbable mais possible reconstruction. En tout cas rêvée par une poignée d’idéalistes militants et convaincus. Parmi lesquels un soldat français trahissant les siens pour rejoindre ces révolutionnaires ; un jeune homme et sa compagne, tous deux mus par leur attirance pour un idéal démocratique ; ou encore ce milanais rejoignant Rome pour y défendre la liberté.
Cette « barricade » omniprésente, si elle est certes le symbole d’un combat pour la bonne cause, est aussi la métaphore du débat politique pérenne qui anime encore et toujours nos démocraties modernes.
Un spectacle poignant, orchestré au cordeau par Marco Baliani, avec une rigueur et une maîtrise qui n’ont d’égale que la ferveur des comédiens/danseurs du Théâtre de Rome qui l’accompagnent. Un éblouissement. Pour ma part, une belle découverte et, de ce fait, une véritable « révélation ».


Cabaret Hamlet
Cabaret-Hamlet, imaginé par Matthias Langhoff pour sa lecture personnelle d’une des pièces culte de Shakespeare. Créé en France, à l’Odéon/Théâtre d’Europe, son cabaret nomade en bivouac à Naples, dans l’ancienne et gigantesque brasserie Miano, sur les hauteurs de la ville, prit soudain la fantastique mesure de sa démesure.
« En manteau rouge, le matin traverse la rosée qui sur son passage paraît du sang ».
Badigeonnée en lettres rouges et maladroites sur une vaste banderole flanquée à cour et présente toute la soirée, tel un leitmotiv à ne pas oublier, cette phrase accueille les spectateurs, dont certains sont invités à s’asseoir à l’avant-scène, sur le plateau, autour de tables et de chaises disposées au cœur même de la tragédie à venir, comme s’il s’agissait d’une comédie burlesque ; histoire de passer une bonne soirée entre amis, juste pour rire…
On déchante vite : en choisissant ces vers de Heiner Muller, certes beaux mais plutôt incongrus dans un lieu supposé de plaisir, Langhoff a « visiblement » pris le parti de la farce et de l’ironie, pour dire sa déception devant la folie du monde. Folie sanguinaire du Pouvoir et de la Vengeance ; folie meurtrière de l’Ambition.
François Chatot y campe un Hamlet fabuleux, à la fois enfant perdu et comploteur extravagant ; poète magistral et néanmoins maudit; fils et frère d’êtres chers disparus, anéanti par un chagrin insurmontable.
Sarabandes de filles de joie, danseuses de cabaret, chanteurs et magiciens, un vrai cheval et une jongleuse, s’évertuent à donner le change de leurs arabesques accompagnées de musiciens, ponctuant ainsi le drame qui se noue pourtant. Entre les tables, une serveuse circule, prenant les commandes de boissons…
Au bout du compte, une fois épuisés tant de vains subterfuges, le calme revient, comme surpris… Reste un champ de cadavres… où tout est bien mort… même l’espoir.
« Mal d’avoir vu ce que j’ai vu ; de voir ce que je vois ». C est Hamlet qui le dit. Comment ne pas le dire aussi ?

Il signor di Pourceaugnac
Monsieur de Pourceaugnac, farce mineure de Molière, joyeusement revue et corrigée par la troupe Punta Corsara et son nouveau directeur artistique, Emmanuele Valenti, s’inspirant de la commedia dell’arte, tout en y adjoignant une modernité hors du commun. Outre sa - très – libre adaptation du texte de Molière, Valenti dédie à Toto, maître de la farce et masque inoubliable du théâtre italien, sa version des faits.
Un ballet de domestiques envahit la scène au pas cadencé, précis, respectueux, avant d’accomplir leur tâche, précieuse entre toutes : procéder à l’habillement de leur maître, le vieillissant Sieur de Pourceaugnac, qui s’apprête à demander la main d’une toute jeune voisine, en vertu du seul pouvoir que lui confère l’argent… Laquelle, bien entendu, est amoureuse d’un garçon de son âge…
Déplaçant eux-mêmes les différents panneaux d’un décor amovible peint en rouge aux motifs incertains… les comédiens tantôt masqués, tantôt à découvert, apparaissent et disparaissent devant ou derrière eux, installant ainsi la prochaine scène à venir.
Celle, initiale, des vêtements à endosser, donne d’emblée le ton de ce qui va suivre : ridicule et précieux, s’abandonnant aux mains qui s’affairent pour lui, le maître de céans est là, planté droit et absent, tel un pantin rigide, un cintre ou un mannequin. Ses domestiques allant, pour le chausser de ses brodequins, jusqu’à l’incliner à l’horizontale, raide comme un mort…
Foin de costumes baroques ou de perruques poudrées, Pourceaugnac est contemporain, grotesque et surréaliste. Il n’est que de le voir, plus tard, dépassé et perdu, presque honteux, divaguer en mini robe vert fluo, titubant haut perché sur des talons aiguilles aux nœuds de même couleur, pour comprendre que lui aussi, est du camp des vaincus… La Maison Pourceaugnac flambe… Et s’il est vrai que l’argent ne fait pas le bonheur… mieux vaut en rire et en finir… par une réjouissante partie de tartes à la crème, jetées en pleine face de son ébahissement.

Le tigre bleu de l'euphrate
Peut-on aussi imaginer Alexandre le Grand non en vainqueur, mais en vaincu ? Difficile… Ce fut pourtant le choix de mise en scène de Michel Didym, dans Le tigre bleu de l’euphrate de Laurent Gaudé, pour représenter les dernières heures du Général macédonien : dans sa chambre nuptiale, le jeune Alexandre (joué par Tcheky Karyo), se souvient de sa vie et de ses exploits…
Ayant ouvert ses portes, en avant-première, sur le « voyage au long cours » de neuf heures, proposé par Robert Lepage pour sa mise en scène de l’psynch, vibrante exploration de toutes les dimensions de la voix, pour neuf histoires indépendantes et neuf comédiens/chanteurs - du vagissement d’un nouveau-né aux plus virtuoses roulades de l’art lyrique - le 3e napoli.teatro festival italia les a refermées sur un triple bijou chorégraphique, signé de Maurice Béjart, par le Tokyo Ballet, dans le somptueux Théâtre San Carlo, l’un des plus beaux du monde.

Tokio Ballet
« Danses grecques », « Don Giovani » et « Le Sacre du Printemps » ont ainsi clôturé trois semaines de liesse théâtrale napolitaine et planétaire, sous les auspices d’un dicton qui porte vraiment bien son nom : « Voir Naples et mourir »… de plaisir !