InterCineTh

L’ÎLE AUX ESCLAVES

De Marivaux

Par la Cie « ici et maintenant »

Mise en scène de Christine Berg

Avec Pascal Adam, Mélanie Faye, Laurent Nouzille, Vincent Parrot et Gisèle Torterolo

Champagne-Ardenne en Avignon

Caserne des pompiers, 15h

Tournée 2010/11 (en cours):

-      Conservatoire de Reims du 27 sept au 1er oct.

-      Espace G.Philipe de St André-les-Vergers le 19/10

-      Th de la Madeleine à Troyes les 9 et 10/12

-      Th. De Charleville-Mézières le 16/12

-      Nouveau Relax de Chaumont les 5 et 6/4/11

-      Petit Vélo de <Clermont-Ferrand du 12 au 15/4

-      Th. Jean Vilar de Revin le 6/5

photo JAC

La  « noblesse »… du cœur

Imaginons un cercle et son parcours, sur toute sa circonférence, partant d’un point pour y revenir, en fin de course. Isolons-le du reste du monde et élaborons un puzzle en son milieu, dont les pièces éclatées finiront par s’unir pour l’aider à reprendre sa forme originelle…

Imaginons un couple de naufragés, nobles athéniens dont le navire a chaviré lors du voyage de retour, échoués sur une île inconnue d’eux, peuplée d’anciens esclaves rebelles, qui se sont affranchis de leurs maîtres en y créant une sorte de mini République…avec à leur tête un Président…

Marivaux a écrit l’histoire de ce couple et de cette île, sur le ton d’une apparente comédie, fondée sur l’inversion des rôles : devenus otages de la vengeance des esclaves, les fiers et hautains Iphicrate et Euphrosine se voient contraints par leurs geôliers d’échanger avec eux  leurs noms, costumes et condition. Les serviteurs Arlequin et Cléanthis deviennent donc, à leur tour, les maîtres du jeu, sous la houlette du Président Trivelin.

Mais derrière les facéties « récurrentes »  d’Arlequin ; derrière l’arrogance « native » d’Iphicrate, transparaît bien vite l’autre facette de l’auteur : l’humanisme profond qui fut le sien et vers lequel tendent toutes ses pièces.

De cet orgueil démesuré comme de cette rancœur exacerbée, Christine Berg, Capitaine du beau navire « ici et maintenant », s’ est emparée avec la ferveur et l’objectif assigné qu’on lui connaît depuis longtemps : rendre lisible pour tous, à sa manière, le fond du propos de l’auteur.

Servie comme toujours par des comédiens magnifiques (notamment Vincent Parrot en inoubliable Arlequin), elle nous invite à voyager sur le thème du « changement ».

Adepte d’un théâtre ambulant, itinérant, pouvant s’installer dans tous types de lieux, transportant partout sa « maison » sur son dos et faisant tout « à vue » (changements de décors et de costumes), elle nous entraîne à sa suite au cœur de ses « modules » très particuliers.

C’est donc elle qui propose ici cette idée de cercle et de puzzle, pour qu’à la fin de la ronde, tout rentre dans l’ordre, mais un ordre apaisé, généreux, nourri de mille progrès et mutations de part et d’autre.

« Nous ne nous vengeons plus de vous ; nous vous corrigeons ! », lance Arlequin à Iphicrate. Durement mis à l’épreuve, les maîtres finiront par s’amender en changeant de comportement et les serviteurs solderont leur ressentiment  par le pardon… : « Or, Argent, Dignité, où en serions-nous aujourd’hui si nous n’avions eu d’autres mérites pour armes ? Le cœur bon, de la vertu et de la raison ».

Par le biais de praticables amovibles, faisant office en alternance de rochers, de plages ou de huttes ; de la tempête initiale, qui jette sur l’île deux corps « nobles » soudain démunis de tout à cet ultime « règlement de compte », à l’issue duquel chacun retrouve sa « place », le carrousel de Christine Berg est une fois de plus étourdissant. Utopie ? Pas sûr…

Reste ce doute, à la toute dernière scène : la jeune Cléanthis, redevenue servante, en principe apaisée, assise seule sur un rocher tournant, faiblement éclairée d’un unique rai de lumière, fait rouler entre ses doigts  les pierres étincelantes du collier de sa maîtresse Euphrosine, qu’elle a réussi à subtiliser lors de la restitution des rôles… Le souvenir de son récent emploi « dominant », même éphémère, même usurpé, serait-il si difficile à effacer ? Ce « changement » serait-il trop radical ? Bien joli doute, en effet… « Allez ! Si vous m’avez fait du mal… tant pis pour vous » !

Véronique Blin