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LE BOUC
De Rainer Werner Fassbinder
Mise en scène de Guillaume Vincent
Atelier de la Comédie de Reims
Avec Mohand Azzoug, Elsa Grzeszczak Constance Larrieu, Julie Lesgages, Déborah Marique, Samuel Réhault, Emilie Rousset, Sylvain Sounier, Julien Storini, Guillaume Vincent


Photo Alain Hatat
D’abord et pendant longtemps, tout est silence… Dix jeunes traînent dans une gare allemande. Berlin ? Peu importe… Affalés sur une banquette ferroviaire visiblement inconfortable, face public et sans un mot, garçons et filles assis côte à côte, hagards, regardent dans le vide, absents … Ennui, cigarettes et bières qui circulent, semblent constituer l’essentiel de leur « activité »…peut-être depuis toujours… Un train qui passe… Un train que l’on attend… Musique de fond… Soupirs… Rien…
Jusqu’à l’arrivée de Jorgos, jeune immigré grec qui ne sait ni lire, ni écrire, à peine parler : « Allemagne, beaucoup belle »…
L’irruption de ce beau « grec de Grèce » va jeter un joli pavé dans cette mare endormie. Tel est l’enjeu défendu par Guillaume Vincent, jeune metteur en scène « prometteur » : faire surgir la lumière du chaos.
A l’aune de ses derniers films, Fassbinder passait souvent pour un désabusé. Erreur ! Témoin de son temps dans l’Allemagne d’après-guerre, s’il fut certes amer, il était aussi porteur d’espoirs, animé par un désir de changement chevillé au corps et à l’âme.
Avant son cinéma, il y eut son théâtre : avec sa troupe de l’ « anti-théâtre », il se fit l’écho des préoccupations de l’époque, impatiente de sortir du cauchemar nazi. Anarchie, sexe et révolution étaient loin d’un supposé désenchantement.
Quand surgit son « innocent » Jorgos au milieu de ce qu’il faut bien appeler un désoeuvrement maximal, ce dernier ferait presque figure de Sauveur de l’ Humanité. Objet de toutes les convoitises comme de toutes les calomnies, cet inculte apparent est ouvert à tout apprentissage. Vierge de tout, beau comme un dieu et affamé de connaissance, il rend peu à peu jaloux ces jeunes blasés, qui n’ont plus soif que de bière tiède et fade. L’attirance des filles du groupe pour ce chaleureux éphèbe les rend fous, compromettant soudain leur éventuel pouvoir. Jaloux, donc, et jusqu’au paroxysme : l’impérieuse nécessité, au bout du compte, de s’en débarrasser…
Après le silence initial, la langue de Fassbinder, admirablement traduite par Bernard Bloch : hachée, syncopée, violente comme un cri, parfois comme un crachat : « cigarettes, viol, queue, une fille a besoin de ça ! ». Elle a aussi besoin d’amour, la fille ; Jorgos s’y emploiera… « Ah ! S’il n’y avait pas l’amour, dans tout ça ! ».
Véronique Blin