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LE$ PREDATEUR$

De Patrick Chevalier et Ismaïl Safwan (mise en scène et musique)

Compagnie de l'Ange d'Or

Avec Patrick Chevalier

 

 

Rapaces

 

« Comment disait ma grand-mère, déjà ? Ah oui ! : le Diable va toujours chier sur le même tas »…

Ce tas, notre monde d’aujourd’hui, en prise à une crise financière (et globale) sans précédent, Patrick Chevalier et Ismaïl Safwan s’emploient énergiquement à l’examiner devant nous, en analysant chaque parcelle avec une minutie « mathématique », n’hésitant pas à nous infliger des tableaux hiéroglyphiques (pour les ignares de ma sorte) à l’appui de leurs démonstrations.

Entre deux courbes d’évaluation des profits, dix équations incompréhensibles (mais justes !) des déficits avérés et à venir, ils dressent le tableau effrayant de notre société « moderne », engluée dans le cauchemar des banques casinos, des traders à bonus et autres sub-primes indécents… Sans oublier, bien sûr, l’invasion des incontournables, indispensables, inévitables i.phones, i.Pads et suivants… qui ne sauraient tarder…Tout va si vite !

 

Patrick Chevalier

Au cœur de cette débauche de calculs d’intérêts et de montants divers, un point d’ancrage récurrent : les commentaires immuables d’un amateur d’art éclairé et fort bien « nanti » (prédateur lui-même ?) qui, tel l’infatigable livreur de plantes d’Elzapop’in, traverse régulièrement l’espace scénique, en veste d’intérieur richement brodée, pour contempler ses œuvres, inabordables, fraîchement acquises, en répétant alternativement, devant un Van Gogh, une sculpture finlandaise contemporaine ou un de la Tour : « Les (cinquante-quatre, huit ou trente-sept) millions de dollars que ce tableau m’a coûté ne sont rien comparés aux joies que sa vision me procure »…

 

Culotté, Chevalier, qui endosse seul tous les rôles, d’oser d’emblée nous assommer sous une avalanche de chiffres, histoire de nous mettre dans l’ambiance ! Mais ce n’est que pour mieux rebondir ! Car derrière ces énoncés fracassants et plus qu’obscurs pour bon nombre d’entre nous, les portraits qu’il dessine prennent peu à peu corps, deviennent de chair et de sang, glaçant le nôtre au passage…

 

Patrick Chevalier

Il n’est que d’entendre, au téléphone, les élucubrations mensongères de Ted Noway, responsable bancaire des crédits aux particuliers, tentant de convaincre une cliente archi fauchée que sa banque va lui permettre de vivre au-dessus de ses moyens (alors qu’il est seulement préoccupé par le caillou qui traîne dans sa chaussure, qu’il enlève, qu’il secoue, le combiné coincé sur l’oreille), pour réaliser à quel point la gente financière est tombée bas !

 

Il y a du Kerviel dans l’air ! Puisque aussi bien,  cette race d’escrocs de haut vol à laquelle il apartient, ces traders-usurpateurs-manipulateurs de tout poil dont il fait partie, sont capables de nous expliquer le plus tranquillement du monde que franchir la ligne jaune en matière de finance est d’une banalité consternante, voire d’une facilité déconcertante ! Comme détourner 50 milliards d’euros, par exemple !

 

Ni vu, ni connu, j’t’embrouille ! Affligeant, mais ô combien salutaire est ce spectacle ! Ne serait-ce que pour conforter ceux qui ne sillonnent pas ces sentiers hélas archi battus de la magouille financière, dans l’idée qu’ils ont bien fait de choisir une autre voie…

 

Véronique Blin