InterCineTh

La Rochelle est un Festival de rencontres…

Entretien avec Ghassan Salhab, cinéaste libanais,

auquel le Festival consacre une Rétrospective.

suivi d'une

rencontre avec Mariana Otero à propos de son documentaire Entre nos mains

Ghassan Salhab

A la recherche d’un territoire…

Ghassan Salhab  a fait une entrée fracassante dans nos consciences avec un documentaire pas comme les autres : Beyrouth Fantôme. Il a été accueilli à l’époque par des critiques enthousiastes : « le personnage comme éternel soldat inconnu, le cinéma comme ultime champ de bataille … » (1) disait un critique et ses films n’ont jamais démenti la force de son regard et sa capacité de nous surprendre. Terra Incognita, Le dernier homme (où les pères se nourrissent de leurs enfants en buvant leur sang…) sont sortis en France. Les autres ont sillonné les festivals et rafle tous les prix. Des films soutenus, certes, mais ils n’ont pas encore véritablement rencontré leur public. Les thèmes de ses films sont liés aux territoires minés du Moyen Orient, aux guerres civiles sans fin qui guettent cette région du monde. Ainsi naît Posthume -un de ses plus beaux films esthétiquement parlant-, tout de suite après la dernière guerre du Liban. Le cinéma de Ghassan Salhab montre les dégâts sur les hommes, les femmes, s’attarde dans la ville de Beyrouth qui détermine leurs trajectoires et façonne leur vie. La rétrospective de ses films à La Rochelle comprenait aussi ses ‘essais’ (en particulier sur et avec Godard) : Brève rencontre avec JLGodard ou le cinéma comme métaphore et 1958, son dernier essai-documentaire (ou serait-ce une docu-fiction ?) : « C’est un essai documentaire dans lequel l’histoire personnelle et l’histoire collective sont extraordinairement liées…1958,  « l’année de la première guerre civile au Liban » dit Ghassan Salhab de son film, consacré à sa mère et à son propre cheminement de Dakar (où il est né en 1958) à Beyrouth via Paris. Car son véritable pays, son territoire et son langage, c’est le cinéma.

Posthume

Heike Hurst

Kiarostami disait « les films sont des lettres qu’on envoie aux amis… ». Vous semblez plutôt nous envoyer vos amis en guise de lettres… je pense en particulier à Carole Abboud, déjà actrice principale de Terra incognita, qui marque Posthume de sa présence forte et énigmatique …

Ghassan Salhab :  Posthume est lié à la guerre de 2006 qu’on a subi. C’était un impossible témoignage, c’est toujours impossible, un témoignage (car « qui témoigne pour le témoin ? ») ; une stupéfaction, cette guerre si soudaine et violente, qui est partie comme elle est venue. J’ai demandé à des personnes qui sont proches, qui en même temps ont joué dans mes films, dont Carole Abboud, - de tous les gens dans mon film, moi seul je suis de dos, eux ils sont de face - d’être des témoins entre guillemets « muets ». On les voit silencieux, mais on entend leurs paroles, mais décalées par rapport à leur image – entre guillemets- « muette ».

Pourquoi l’insistance sur le visage de Carole Abboud ?

Ce que j’aime avec Carole, c’est que c’est un visage, c’est un être qui a une force, une sensibilité, énorme, évidemment une fragilité immense  à la fois dans une ville dont je ne sais pas si elle sait encore voir tout ça face à des événements. Les uns et les autres qui soudain n’arrivent plus à donner du temps au temps, ne serait-ce aux aspirations des choses.

Vous êtes un des rares cinéastes de cette région du monde à montrer des femmes libres, déterminées, sans compromis et exigeantes pour les plaisirs, la personne que Carole Abboud incarne dans Terra Incognita ne peut rencontrer l’incompréhension ou la peur de la part des hommes

Evidemment, dans cette région, c’est partout comme ça, mais particulièrement dans cette région, soit on combat pour dire sa place dans le monde, soit, on abdique. Carole Abboud, ce que j’aime avec elle, je parle de la  personne, pas seulement du personnage, elle n’est pas de celles qui abdiquent. … ça ne veut pas dire pour autant qu’elle est un porte drapeau, sinon d’elle même, éventuellement.  Fait dire aussi, moi,  je ne suis pas là à voir la femme ou l’homme dans un rôle, ça ne m’intéresse pas.

Carole Aboud dans Terra incognita

Vous avez créé un personnage de femme exceptionnel.

Tant mieux. Il doit beaucoup à elle, disons à notre rencontre, on va dire à notre rencontre humaine et cinématographique.

Qui sont les autres qui apparaissent dans Posthume (les personnes des photogrammes) ?

Ce sont plutôt des collaborateurs, tous : Lui, qui est au-dessus de l’image un peu floue, Fati Aouni Kawas, il joue un petit rôle dans Le dernier homme, il a le rôle principal dans un film que je suis en train de monter  La Montagne. Il avait un rôle dans Terra Incognita. Il est l’homme qui revient de l’étranger, qui n’arrive pas à trouver sa place, qui est amoureux de Carole dans le film. Il avait aussi un rôle important dans Beyrouth Fantôme. Maintenant, c’est un personnage assez connu dans l’art contemporain.

Voilà c’est moi de dos. Tous les gens qui sont là, ont été dans mes films.

J’avais vu le film à Locarno en 2007, ça m’avait frappé que vous tourniez  le dos à la mer… et aux spectateurs ?

Je tourne le dos à tout, en fait. En même temps je regarde. Quand on regarde la mer, qu’on tourne le dos à la caméra, on tourne le dos à la mer. Ah, c’est difficile de parler de cette histoire de dos, ce n’est pas une figure, ce n’est pas un ‘statement’. Je suis celui qui regarde.  Oui, qui regarde la mer, le ciel. Et qui donne à regarder.  Ce n’est pas une posture. Je suis celui qui regarde et qui est regardé. Je suis le réalisateur en plus de tout ça, donc je suis presque un obstacle entre le spectateur et le film, si je me mets de dos, face à la mer ou de dos face à quoi je ne sais pas. En fait je suis ‘l’impossible témoin’.

Pour reprendre le mot de Kiarostami, j’aurai presque envie de faire un film adressé à mes ‘ennemis’, à mon ennemi.  En tous cas, Posthume est un film autant adressé à mes proches qu’à l’ennemi.

En même temps, vous vous insurgez contre cette tendance de faire de l’autre l’ennemi ?

Mais je veux dire précisément, quand j’adresse une lettre à l’ennemi, je lui ouvre un champ autre que simplement celui de l’ennemi, forcément.

Alors c’est qui l’ennemi ?

En l’occurrence, pour  Posthume, pas pour tous mes films,  c’est Israël, l’Etat d’Israël. Mes films ne sont pas braqués sur cette idée de l’ennemi, d’ailleurs.

Nous sommes en 2010, alors quel ennemi ?

Alors là, non, l’ennemi  je ne peux résumer mon idée d’un ennemi à l’Etat d’Israël  …Prenons pour exemple, là, on sort d’un film : Cleveland contre Wallstreet de J.S. Bron)… là il y a des ennemis en pagaille…Le capitalisme mondial… On en finira plus. Je veux dire que je ne fais pas un film qui s’adresse à un ennemi, ça ne  m’intéresse pas.

D’un côté c’est intéressant de forcer un procès puisqu’il n’a  pas pu exister et ne peut pas se faire, mais, moi, je n’arrête pas de penser aux films de Wiseman ou de Kramer, dans les années 70, ces films très puissants sur les ravages du capitalisme

Je pense à Bamako de Abderrahmane Sissako… où le procès de la mondialisation se passe dans une cour… d’une case en Afrique.

C’est un film très intéressant par le sujet, mais qui manque de puissance, cinématographiquement, sans être méchant une seconde.Il aurait été formidable, si la télévision était moins ridicule qu’elle ne l’est …Ce n’est pas un film qui interroge sa propre forme, en plus… à savoir :  Un vrai faux procès !

Mais sur le générique de fin les images, les  photographies sont formidables quand même…

Oui, je comprends que c’est un film qui veut dire, La démocratie, Le capitalisme et tout et tout …

J’ai compris que c’est un film qui ne voulait pas être follement d’un côté ou de l’autre, mais si je pense que la perversité extrême du système, le film ne sait pas se coltiner à ce point …

La puissance du capitalisme comme disait Guy Debord, il est total : on peut en faire un film, on peut en parler à la télévision…  après tout…

Si ces gens n’avaient pas été spoliés, ils auraient été des capitalistes tranquilles… Mais ils ont été spoliés par le capitalisme puissant, ce sont des petits capitalistes qui ont été bouffés par les grands … je ne suis pas en train de me moquer d’eux, c’est pas ça du tout.

C’est quand même mieux que Michael Moore ?

Parce que Michael Moore est devenu un clown, mais Michael Moore au début n’était pas comme ça, quand il a fait Roger and Me,  il n’était pas comme ça.

Il est devenu porte-parole de la gauche capitaliste et maintenant il y a une gauche capitaliste et une droite capitaliste … encore heureux que ces films existent…

En termes de cinéma, il y a un manque de puissance.

Citation (2) dans Notre musique qui inspire Aljaafari

Un film grandiose, il dit que cette phrase l’a ouvert une brèche qu’une phrase puisse donner un film aussi fort…

Ça vous parle de travailler avec d’autres ?

Vous voulez dire avec d’autres cinéastes arabes ? Non, pas forcément. Je pense que les projets sont personnels.Que ce soit Kamal Aljaafari ou un autre cinéaste on peut s’entraider on n’a pas besoin de ça… je pense pas qu’un film soit un truc collectif…

Car Godard dit toujours qu’il aimerait bien faire des choses avec d’autres… ?

Entre les rêves de Godard et la réalité… (il sourit).  J’ai fait des choses avec d’autres gens … une sorte de triptyque où chacun a fait un volet avec des amis à Beyrouth. J’ai fait des choses pareilles, simplement ça se fait ou ça se fait pas, ce n’est pas une chose qui prime. Je ne veux pas faire du cinéma pour ça.

Vous travaillez actuellement sur un sujet différent ?

Oui, je sors de la première fois de Beyrouth, j’étais un peu fatigué de Beyrouth. C’est une fiction. Un projet personnel comme ça, avec ce personnage, avec cet acteur, Ali S    Pendant quasi 3/5e du film, il est seul. C’est un homme qui va s’enfermer dans une chambre d’hôtel à la montagne.

Dans le film qui se passe à la montagne, il n’y a pas de femme ?

Non, mais dans le prochain Carole (Abboud) sera là.

La montagne, c’est un lieu dit ?

Non, ça n’a aucune importance, c’est un territoire, mais qui n’est pas un territoire défini. Je suis en train de terminer le montage…  on a envoyé quelque chose à Venise : attendons la réponse des festivals.

Vous gardez dans votre essai cette belle phrase que cite Godard …  «… aller vers la lumière et la diriger sur notre nuit ».

C’est une métaphore, le cinéma et il est lui-même en quête de métaphore

J’ai adoré revoir Posthume, les superpositions et autres rappels du langage de cinéma des origines qu’on a tendance à oublier ? La Montagne, un film différent ?

La Montagne est un film en noir et blanc, vous verrez, c’est un film où il y a plus de noir que de blanc d’ailleurs.  Quand je dis que c’est un homme  qui va s’enfermer dans un hôtel à la montagne, on dit beaucoup de choses, avec la particularité qu’au départ il va à l’aéroport,  on croit qu’il va partir, mais en réalité, il fait croire qu’il va voyager, il loue une voiture et part à la montagne. A l’hôtel à la montagne, on l’attendait en fait, c’était donc prémédité. Il s’isole, voilà.  A quoi ça ressemble, je n’en sais rien…

Vous aussi, vous aviez envie de vous isoler et faire le point ?

La tentation, oui, tout être humain a un moment envie de prendre du retrait et donc ce film s’adresse à cette tentation, à cette forte tentation chez beaucoup d’entre nous de nous isoler, de nous couper …

Vous rappeliez dans cette discussion avec les spectateurs que la discussion ne porte plus que sur des aspects communautaires de plus en plus sectaires…

C’est une terrible régression qu’on est en train de vivre dans notre région, c’est un fait.

La France va peut-être légiférer sur le port du voile intégral, qu’en pensez vous ?

C’est une perte de temps et le problème n’est pas là :

Les Français ont eu besoin d’une main d’œuvre étrangère :  on n’a pas la main d’œuvre utile, le temps qu’il faut, et après on dit : dégage ! On a besoin de quelqu’un, on a besoin de quelqu’un avec tout ce qui va avec. En tant qu’arabe, je trouve désastreux le niqab, les voile et tout ça.c’est un problème ça ne se règle pas à coups de lois. Si la France règle cela avec des lois,  ils sont à coté de la plaque !  En plus, c’est focaliser sur 200-300 abrutis… C’est presque un effet de mode,  c’est presque la politique politicienne, ce n’est pas la politique dans le sens grec du terme.

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(Entretien réalisé par Heike Hurst en juillet 2010 au Festival de la Rochelle)

(1) J. Mandelbaum, Le Monde, 13/10/99

(2) cf ‘les palestiniens iraient vers le documentaire, les israéliens vers la fiction’ selon Godard, réflexion  à la base du film de Kamal Aljaafari Port of Memory, primé au Réel 2010.