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63e Festival de Locarno

3-13 août 2010

L’an 01 d’Olivier Père

De la saga de François (Sagat) aux ombres heureuses d’un monde muet sur les murs de la Piazza, un Festival singulier s’est déroulé pour la 63e fois à Locarno, sur le Lac Majeur. L’élégance, la légèreté, l’art de dire et de jouer des dialogues hors pair, choisis dans la majorité des cas dans des situations de vaudeville, c’est Ernst Lubitsch, le metteur en scène magistral que 10.000 personnes sont allés voir. Retour heureux et réussi des rétrospectives de référence à Locarno. Des 75 films réalisés par le maître de Berlin, qui a conquis Hollywood et a employé ses plus grandes vedettes, ne manquaient que 25. Donc précipitez vous, car cette rétrospective est répétée à la Cinémathèque Française en ce moment. Des sorties de certains de ses films restaurés en copies neuves sont annoncées à Paris. De tous ses films présents à Locarno, un seul passait sur la Piazza. Film de vérité et de lutte :  TO BE OR NOT TO BE, tourné en 1942, était ovationné. On oublie souvent que ce film-phare n’est pas l’unique film de Lubitsch qui parle de l’infamie des guerres et de la responsabilité des nations dans le plus grand désastre du XXe siècle. On pouvait voir THE MAN I KILLED (Broken Lullaby) de 1931 et on aura compris que les querelles anodines d’amoureux peuvent cacher une attaque virulente des conventions bourgeoises et dénoncer l’hypocrisie des classes dirigeantes. CLUNY BROWN, 1946, est le film par excellence pour rire avec une fille délicieuse (Jennifer Jones), nièce d’un plombier qui manie le marteau avec bien plus d’élégance qu’elle ne sert les plats dans un manoir de l’aristocratie anglaise. Le Happy End du film sera conquis de haute lutte. Réhabilitation du verbe et du charme, Lubitsch est le remède à tout, aussi et surtout contre la bêtise.

Documentaires de choc :

Mais le cinéma qu’on fait de nos jours n’avait pas à se cacher non plus. Surtout les documentaires étaient ce qu’il y avait de plus beau à Locarno cette année.

Un très grand film illuminait la compétition : Karamay de XU Xin. Un jour on parlera en termes aussi élogieux de Karamay que c’était le cas pour Wang Bing  avec A l’Ouest des rails. La ville Karamay, créé après la découverte d’immenses gisements de pétrole semble avoir vécu heureux jusqu’au jour, où 323 personnes dont 288 enfants entre 6 et 14 ans, trouvent la mort dans une incendie de la Maison de la culture. Le film ne fait pas dans le sensationnel. Les parents, vivant un deuil impossible, sont filmés en noir et blanc. Ils sont les archives vivantes de la douleur individuelle et collective. Les autorités ne font que les débouter, les  surveillent dans leurs démarches comme des criminels leur interdisant manifestations et commémorations. Le film débute par une visite anniversaire au cimetière de Xiaxihu. Les pierres tombales arborent toutes des photos d’enfants souriants, jolis, malicieux : « Ils étaient les meilleurs de leur classe d’âge » expliquent les parents, les meilleurs danseurs, chanteurs, récitants, poètes  et musiciens. La liste des noms des 288 enfants décédés et de leurs ethnies constitue le générique. Le réalisateur Xu Xin vous regarde droit dans les yeux. Il a un visage d’une indicible douceur. 356 min de film mémoire, ce n’est pas trop pour dresser la liste des négligences criminelles : Les projecteurs de la scène enflamment les rideaux en plastique. Au lieu d’évacuer les enfants sur scène, on baisse le rideau métallique. Toutes les sorties de secours sont verrouillées. La caserne des pompiers n’a pas assez d’eau ni d’équipements pour défoncer les portes. Tous les fonctionnaires des premiers rangs sortent et sont vivants, alors qu’on dit aux enfants de rester assis. Beaucoup de ces jeunes corps portaient l’empreinte des souliers d’adultes qui les avaient piétinés. Tous les parents soulignent le fait que seuls les enfants désobéissants ont survécu. Ils n’ont pas écouté, alors que les enfants sages, bien élevés, sont morts. Autre question récurrente et angoissante : « Etait-ce  bien mon enfant que j’ai enterré ? ». Les autorités exigeaient l’enterrement immédiat, ont bâclé l’enquête, sont passées outre la stupeur des parents. On le sait maintenant : Tous auraient pu être sauvés, si les consignes de sécurité les plus élémentaires avaient été respectées. L’état a versé 70.000 Yuan aux parents et les a autorisé à faire un deuxième enfant.

Paraboles (The art of speaking)

Dans un quartier d’Alexandrie, le petit peuple prépare la fête de l’Aid. Un brave homme va sacrifier cinq moutons pour nourrir les pauvres du quartier. Riz et viande en portions égales seront distribués à 80 familles dans le besoin. Paraboles est la cinquième chronique que la réalisatrice tourne depuis 2007 dans le même quartier. Mafrouza, c’est un quartier sous pression et  une série réalisée par Emmanuelle Demoris. Cette 5e partie illustre la  pénétration par les islamistes et le débat que cela suscite. « Les Frères cherchent à attirer les gens, si tu aimes quelqu’un, tu ne l’attires pas, tu lui parles directement ! » dit Mohamed Khattab, un épicier musulman qui témoigne de la tradition tolérante de l’Islam, évincé de la mosquée où il prêchait. Le témoignage d’une femme très pauvre et digne est encore plus fort : « J’ai un mari qui me nourrit moi et mes enfants, pourquoi j’accepterai cet argent ? » (que les islamistes distribuent). Epopée du quotidien, de la vie des jeunes et des gens du quartier, Paraboles traque une des questions majeures de notre temps. (Grand prix de « Cinéastes du Présent »)

Notre monde, un marché d’esclaves ?

Un sujet ahurissant : Terre des hommes repère un bateau avec 43 enfants envoyés travailler au Gabon.

Le VFL Wolfsburg, Allemagne, licencie le buteur Akpoborie  du jour au lendemain, parce qu’il est propriétaire du bateau sur lequel ces enfants furent retrouvés. La réalisatrice Heidi Specogna part à leur recherche, fait parler les enfants, les parents et le footballeur rentré en Afrique. Cela donne lieu a des entretiens d’une rare intensité menant à des conclusions surprenantes. A la recherche d’un travail, tout le monde serait victime d’une situation économique qui les prend en otage et d’une globalisation qui impose l’exil.  (Das Schiff des Torjägers (Le bateau du chasseur de buts) de Heidi Specogna, Semaine de la Critique.

Dans cette démarche documentaire s’inscrit aussi le film de fiction Pietro de  Daniele Gaglianone.  « Un film simple, mais pas facile » dit Gaglianone de Pietro. Le spectateur qui juge trop vite, pourrait y voir le portrait d’un simple d’esprit. Les mornes journées de Pietro (Pietro Casella) - qui vit avec son frère  junkie et partage avec lui tout ce qui leur arrive jusqu’à la tragédie finale - sont filmées comme une descente en enfer d’un homme bon que les autres poussent à bout. Ce point de vue n’est jamais abandonné, car la terreur qui habite Pietro nous saisit, nous aussi.  Il rentre de son travail et assiste impuissant au lynchage d’un sans abri dans le métro de Turin. Ainsi le ton est donné. Ce cinéma-là n’a pas besoin de paroles. Dans quelques plans larges, la terreur souterraine qui habite le personnage se transmet. Le prix du meilleur acteur aurait dû lui revenir de droit. Gaglianone, enfin un digne héritier du néoréalisme italien. De cette charge politique contre l’enfer des grandes villes, car  Pietro se passe à Turin, on passe aisément aux sans abris de LA. Les séquences de LA. Zombie ont été tournées parmi les authentiques ‘homeless people’. Ces gens qui vivent de détritus auraient adopté sans problème François Sagat qui incarne le zombie errant, dit Bruce laBruce, qui voulait un film « graphique et expérimental ».

La saga de François … Sagat

Le choix de plusieurs films visant à choquer et frappé  d’une interdiction de moins de 18 ans surprenait à Locarno, mais était voulu par son directeur artistique  Olivier Père. Trois films interdits au moins de 18 ans : Bruce LaBruce (LA. Zombie), Christoph Honoré (Homme au bain) et Bas-fonds d’Isild le Besco. Dans son cas, cela correspondait à quelque chose et non pas à une caricature de  ‘hard’ porno avec laquelle Bruce LaBruce nous a fait rire. Ce désir de ressusciter les morts grâce à une queue puissante (au programme : un coït avec le cœur d’un mourant et avec la matière grise, le cerveau d’un autre truicidé ) était certes drôle, mais de là mettre ce film en compétition, reste néanmoins assez incompréhensible. Honoré réalise en revanche un film qui finit par émouvoir même si idéologiquement ça ne casse pas des briques, car rêver d’un amour heureux qui dure ou faire durer le désir tout comme l’acte sexuel, c’est après tout un message  assez ordinaire. Trouvaille : il n’y a pas que les filles qui ont des cœurs de midinette. Celui qui surprend dans les deux films, c’est effectivement François Sagat. Il s’acquitte avec une certaine classe de son cahier de charges, passe du hard porno au soft humanitaire, fait rire au passage, mais n’émeut véritablement que dans le film de Christophe Honoré. Homme au bain, film bricolé, qui utilise la vidéo filmé à NY lors de la présentation de  Non, ma fille tu n’iras pas danser. Remplissage ou choix d’un cinéaste, la question reste posée...  Chiara Mastroianni est utilisée comme appât consentant, car Honoré suggère que ce garçon qui lui tourne autour est en fait pour lui et ne pas pour elle… Un créateur a toutes les libertés, sauf que c’est un peu fâcheux quand on voit trop les ficelles.

Comparé à ces deux bombes vite désamorcées, Bas-fonds de Isild le Besco est un film solide, construit en deux parties, la première est assez glauque comme le fait divers qui l’a inspiré, mais Isild le Besco trouve esthétiquement une issue, une courbe ascendante de toute beauté qui vole bien au-dessus de ces films cités plus haut, faits pour « choquer le bourgeois ». Isild le Besco n’embellit nullement  l’histoire des trois filles plus paumées que perdues qui auront à assumer la responsabilité d’un meurtre.  Elle dessine pour elles malgré tout un chemin vers la rédemption, car « Dieu c’est gratuit ».

Un autre film dont les images pouvaient choquer était projeté sur la Piazza : Das letzte Schweigen (Le dernier silence) de Baran bo Odar traite le sujet délicat de la pédophilie, mais ne réussit pas à convaincre. Pourtant des acteurs prestigieux : Katrin Sass (Good bye Lenin) Burghart Klaussner (un prix d’interprétation à Locarno, pasteur dans Le ruban blanc) et un trio  d’acteurs épatants dont l’acteur principal de Festen participent au film. Des paysages grandioses survolés à plusieurs reprises créent une respiration et augmentent la tension, mais ne peuvent sauver le film qui n’arrive pas à choisir son genre : l’histoire d’un deuil impossible, portraits de pédophiles ou l’investigation policière. C’est encore le polar qu’il réussit le mieux.

De manière très proche, Beli Beli Svet (White White World) film serbe de Oleg Novkovic regorge de scènes violentes, en réunissant tous les thèmes porteurs du mélodrame : femme tue l’amant pour protéger son secret, fille couche avec son père, mais les deux ne le savent pas. Beau mâle séducteur en moto va perdre la vue, etc. Film d’une grande violence verbale et physique, Beli Beli Svet brise les effets brutaux de ces déballages incessants en faisant chanter ses protagonistes.  Révélation d’acteurs exceptionnels dont Jasna Duricic au visage dur et beau qui incarne cette mère hors du commun et empoche le prix d’interprétation. En arrière fond, une ville minière désoeuvrée au chômage généralisé que révèlent des plans d’ensemble dignes des grands photographes de la dépression.

En revanche, Im Alter von Ellen (A l’âge d’Ellen) de Pia Marais propose un film intimiste hors des clichés : une femme stewardess, Ellen, (1) déboussolée par l’abandon de son mari, abandonne son poste à son tour … Malgré ce sujet triste, le film s’engage dans une voie originale et reste assez drôle. On rit souvent, car les gestes si bien rodés d’une stewardess se dérèglent comme sa vie s’est déréglée. Ellen s’embrouille en présentant les consignes de sécurité, n’arrive pas à gonfler le gilet de sauvetage … Quand, lors d’une escale en Afrique, elle n’arrive plus à détacher ses yeux d’un majestueux guépard venu s’installer sur le tarmac, elle empoigne sa valise et se sauve sans explication. L’abandon de poste va mettre cette femme dans des situations surprenantes et cocasses. Personne ne juge ce qu’elle fait et elle se débrouille plutôt bien. Elle s’ouvre aux autres et dit ce qu’elle pense, certes, encore timidement. Voilà un film intelligent, fin et hors des clichés en vogue dans le cinéma actuel.  Une réalisatrice à suivre. (2)

D’autres films traitaient des sujets importants : Benedek Fliegauf, ce cinéaste aux visions déroutantes et inspirées, raconte une histoire d’amour qui se mue en histoire de clone sans réussir à éviter le ridicule : Womb avec Eva Green et Matt Smith.  La petite chambre (Stéphanie Chuat et Véronique Reymond) ou comment vieillir et comment faire le deuil d’un enfant mort né, nous intéresse grâce à Michel Bouquet et Florence Loiret Caille, un duo d’acteurs impressionnants ; Beyond the steppes  de Vanja Alcantara restitue l’histoire de la déportation de sa propre grand’mère, polonaise, décidée par Staline. Puis, la chevelure de Maupassant revue et corrigée par le turc Tayfun Pirselimoglu : Sac (Cheveu)  intrigant, une réussite ! Et Denis Côté aime encore le chaos, cette fois-ci dans le grand froid canadien. Avec Curling, il récidive et gagne deux prix. Rien de prévisible dans ce film sobre sur une relation très exhaustive entre un père dévoué et une jeune fille aimé, quoique un peu délaissée. Des images fortes, un film qui nous transporte dans un autre monde et nous fait percevoir le charme du Curling. Une proposition de se laisser glisser dans la neige et le froid avec la grâce animale des fauves.

Le chinois Li Hongqi emporte le gros lot avec Han Jia (Winter Vacation), le Léopard d’Or si convoité. Un film hilarant, formellement très réussi où  l’humour du désespoir, le délitement des liens familiaux et une critique de la société chinoise qui ne propose rien aux jeunes passe par une mise en scène rigoureuse et colorée de toute beauté. Mais Karamay ou Pietro auraient été aussi des films épatants pour cette haute distinction. Cet univers proche des gens simples que Winter Vacation met en scène tel correspond bien au code éthique précisé par Jia Zhang-Ke à l’occasion de la réception d’un Léopard d’honneur :  « Il lui importe de témoigner de la vie des gens pauvres, restés en dehors de la nouvelle prospérité de la Chine… et de préserver son indépendance et de ne jamais faire des concessions ». Espérons que la reconnaissance du Festival de Locarno aidera ces jeunes cinéastes à concrétiser ce désir et cette nécessité.

Heike Hurst

(1) Im Alter von Ellen de Pia Marais sera le film d’ouverture du festival du cinéma allemand à l’Arlequin, début octobre 2010.

 (2) Jeanne Balibar, à qui elle a confié le rôle titre, est remarquable- encore un prix d’interprétation de possible- et parle très bien l’allemand comme le rôle l’exige.