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 32e CINEMA DU REEL

48, quarantehuit

48 ans a duré la dictature de Salazar au Portugal et sur ses colonies. La Pide, la police politique du régime a, pendant ces 48 ans, persécuté, interrogé, torturé, retenu sans preuves  des centaines de milliers de personnes souvent condamnées à de lourdes peines à la suite d’aveux extorqués sous la torture : la Pide  n’a jamais été jugée.

48   est donc le titre du film de Susana de Sousa Dias, Portugal, (Grand Prix du Réel, doté de 8000  Euros). Un pactole pour cette jeune femme qui a élaboré un véritable dispositif éthique et artistique pour donner vie à des personnes réduites à de simples photos format photomaton, faites par la police et restées des années dans les dossiers archivés. Susana de Sousa sort ces clichés de l’ombre. Les visages photographiés de face et de profil selon les règles de la police reprennent de la couleur, reviennent à la vie par un éclairage particulier qui met petit à petit leurs visages en lumière. Comme les Gianikian & Ricci, le procédé consiste à filmer à nouveau ces images, en soi sans grand intérêt, car minuscules, en noir et blanc,  les rapprochant ainsi de nous. Les filmer à nouveau veut dire ici : arracher ces visages aux registres poussiéreux et définitivement à l’oubli. Pour les Noirs, les indigènes, les coloniaux, aucune trace de ces photos n’a été gardée, elles avaient été détruites. Sousa Dias représente alors, dans une sorte de halo entouré d’ombres, un visage aux cheveux crépus comme seule « représentation » d’un africain, pour les innombrables victimes du système colonial. Cette présence est emblématique : un Noir anonyme, nié en tant qu’ individu par le colonialisme portugais, effacé de l’histoire,  figure tous ces absents et témoigne de ce déni et de sa vie. 

48 est aussi la date de la Nakhba, cette  « opération balai » (1) enclenchée par la création de l’Etat d’Israël, date qui correspond à l’expulsion des arabes de Palestine. Des traces de ce processus violent  restent visibles dans le cinéma palestinien et dans le cinéma israélien de plus en plus présent sur nos écrans. Voir Ajami, sorti le 7/4.

Port of memory

Kamal Aljafari nous donne avec  Port of Memory (Le port de la mémoire) (2), une autre preuve de la vitalité d’un cinéma issu de cette situation inextricable,  en s’appuyant sur une pratique évidemment contagieuse, celle de l’humour noir,  proche des chefs- d’œuvres d’Elia Suleiman. Remarqué avec  The roof, (Le toit ), Aljafari livre avec Port of Memory  un film hallucinant sur la même problématique en racontant l’histoire de son oncle. Leur avocat a perdu le titre de propriété de sa maison et la tragédie est là : comment prouver alors et maintenant que sa maison est la maison de leur famille depuis très, très longtemps ? Comment ne pas devenir fou dans cette situation absurde et sans issue ? D’ailleurs, il y a un personnage qui n’en est pas loin : il tourne sur sa mobylette, tourne inlassablement et quand il s’arrête, il rit. Son rire donne froid dans le dos. A Jaffa, on a la mer dans le dos, le mur de séparation devant, l’espace de liberté est devenu une chimère. Cela ne signifie aucunement absence de beauté. Dans une longue séquence, des roses rouges deviennent un bouquet incandescent, la preuve d’un savoir faire et de mains expertes. Et ces mains là, on les lave, non pas ‘pour s’en laver les mains’, mais  au contraire pour affirmer qu’on est là, en vie et qu’on ne démissionnera pas. La maison n’est pas à vendre... Et puis quelle solidarité ! Une assiette est posée devant une porte. L’homme sera appelé par son nom mais ne répondra pas … Plus tard, l’assiette vide sera ramassée. Un film magistral. Il obtient  le prix Louis Marcorelles d’une valeur de 10.000 Euros. Son film sera donc sous-titré, édité en DVD et permettra à son auteur de le présenter dans les grands festivals documentaires de son choix

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La Quemadura

Un autre film emblématique de situations politiques et intimes liées fait partie de ce trio d’excellence : La Quemadura (La brûlure) de René Ballesteros (Chili, France). Ce film enquête sur une disparition, raconte rien d’autre que la recherche d’une mère, partie du Chili quand ses enfants avaient 3 et 5 ans. Un plan dans le noir, une conversation dans la nuit, des cabines de téléphone sont le cadre de la séquence d’ouverture qui pourrait passer pour une scène de drague sur Internet, comme le faisait très justement remarquer une personne dans le public. Mais c’est tout à fait autre chose : une conversation entre la mère et son fils après plus de trente ans de séparation. Le fils qui se trimballe pas mal de frayeurs : celle de l’eau par exemple. Il apprend à nager pour vaincre cette phobie. Plans admirables où le contraste de sa peau très blanche et de sa chevelure noire sur fonds aquatiques inquiétants est saisissant. (Prix Joris Ivens, doté de 7.500 Euros).

Plus qu’un quatuor d’excellence :

La Bocca del Lupo

En fait, il s’agit pour cette 32e édition au moins d’un quatuor d’excellence en tête de la sélection : parmi les quatre films les plus primés dont je viens d’évoquer seulement trois j’ai omis de parler de  La bocca del Lupo, (La gueule du loup) de Pietro Marcello, Italie, film d’amour et d’étude d’une ville, Gênes. C’est un drôle d’objet, réunissant des sujets ultra politiques : la ville, la prison, etc. …  De l’amour pour un transsexuel à la disparition de la classe ouvrière,  le film met à contribution des archives ardentes d’une ville portuaire qui a perdu son âme en ne donnant plus de travail à ses dockers et autres ouvriers spécialisés, elle  les réduit à des hommes condamnés à devenir sans abri ou délinquants. Grand prix du Festival de Turin en 2009, ce film va, je l’espère, trouver distributeur, car il emporta le Prix de la Scam. (4600 Euros).

Happy End

Affirmation finale : L’humour est plus que nécessaire  pour survivre : Happy End, de Szymon Zaleski le confirme. Son journal de maladie transformé en un film original, réjouissant,  est truffé d’excursions dans le cinéma de fiction pour illustrer ses pensées et pour mettre son mal à distance.  Ainsi avons-nous le plaisir de regarder une séquence emblématique d’un film de Chantal Akerman et des extraits de classiques du film noir. T out comme ces films d’amateurs (?) ou officiels sur la chienne Laika qui préfigure « la souffrance pour des victoires scientifiques » qu’il fait sienne. Issue fatale garantie ou chronique d’une mort annoncée,  le producteur du film lui dit, quand même, à la fin, « il faut que tu meures… ça sera mieux pour le script ! » Szymon Zaleski, qui incarne Szymon,  laissé pour compte dans le désert médical,  s’ouvre à tout. Au point où il en est, il faut essayer tout, les chamanes et leurs prouesses. C’est ce que dit son médecin traitant qui ne sait lui non plus quoi faire.  Un cochon d’inde va mourir et porter dans son petit corps rose les stigmates de la maladie de Szymon. Mais cet animal maltraité n’empêchera pas le Jury des Jeunes de donner leur prix (2500 Euros) à Szymon et à son film formidable. Souhaitons lui longue vie, car ce n’est pas possible : cet homme ne doit pas mourir. « On peut mourir à 53 ans si l’on ne faisait rien d’autre que battre son fils, regarder la télé et dire des bêtises », disait- il de son père qui lui avait peut être légué la maladie. Mais Szymon n’est pas  de cette catégorie d’hommes.  Et puis qui sait… un autre animal va peut-être mourir à sa place pour de bon ? Rêvons et disons encore une fois : Szymon, reste avec nous, nous t’aimons.

Que dire de plus : belle édition avec entre autres un hommage aux Maysles, Albert et David (Salesman, Grey Garden, etc.),  aux couples emblématiques (Straub & Huillet, Godard & Miéville, Gianikian & Ricci… et d’autres). Puis il y avait bien sûr les films de Boris Lehmann, Mes sept lieux, (quatrième épisode de Babel) ;  les dernières nouvelles de notre Belge préféré qui se voit en hérétique baillonné et brûlé et qui trouve quand même la vie dans tous les recoins et sur tous des chemins peuplés ou non d’amis… Le dernier Volker Koepp, Berlin-Stettin  (grand gagnant, il y a deux ans, avec son sublime Holunderblüte),  son film le plus personnel jusqu’à présent – intime et secret seraient des termes plus appropriés - qu’il ait réalisé, parlant de sa vie d’écolier et de ses fugues, de sa mère violée par les soldats de l’Armée Rouge. Et des souvenirs de ses premières rencontres avec les ouvrières de Wittstock, Wittstock,  devenues désormais des dames à la retraite dont une qui se rappelle encore,  30 ans après, qu’elle n’arrivait pas à fermer le capot de sa voiture et se demandait pourquoi … c’est drôle et émouvant. L’Institut Goethe lui consacrera une rétrospective en novembre 2010.

Vive le Réel qui nous donne tant de joies profondes.

Heike Hurst

(1) L’expression est expliquée dans Route 181 de Michel Khleifi et Eyal Sivan

(2) Port of Memory  est une coproduction entre la Palestine, la France, l’Allemagne,  et les Emirats Arabes.