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La « Leçon de Musique »

Hommage à Maurice Jarre

Maurice Jarre

Dimanche 3 juillet, une « Leçon de Musique » s’est tenue dans la Salle Bleue de la Coursive à La Rochelle, salle traditionnellement dévolue aux projections de films muets accompagnées au piano, transformée pour l’occasion en table ronde de discussions « musicales » et de projections sur l’écran, avec ou sans évocation au piano.

Il ne s’agissait pas seulement de faire une entrée percutante dans les secrets les plus profonds de la création, mais de percer vraiment à jour les mystères de fabrication de la musique originale d’un grand compositeur de musique de films, Maurice Jarre en l’occurrence. S’étaient réunis à cet effet : Serge Bourguignon, Jean-Paul Rappeneau, Jean-Claude Carrière et Jean-Michel Bernard. La séance était animée par Stéphane Lerouge. Chacun de ces illustres participants racontait son cheminement par rapport aux musiques de films et ses liens avec Maurice Jarre.

Chacun apportait quelque chose de très personnel : Jean-Michel Bernard, qui passait au piano pour faire entendre en direct ce qui fait la différence entre une musique d’accompagnement ou d’illustration et les compositions de Jarre, rappelait qu’il était « entré en musique » tardivement, à 16 ans, ne pratiquant que sur une durée de 6 ans seulement, qu’il avait une oreille exceptionnelle et une envie de reproduire ce qu’il avait entendu. « Je jouais ce que j’entendais, avec un doigt. Plus tard, j’ai appris que c’était Les yeux sans visage (Franju). Ainsi n’ai-je  pas trop appris, dit-il, condition sine qua non pour pouvoir encore me fier à moi-même et écouter mon intuition ».  Il explique, toujours au piano, en quoi Maurice Jarre a une façon différente d’achever ses compositions. Alors que tout le monde finit ses mélodies avec un accord conséquent, harmonieux ou non, Maurice Jarre finit avec une note à côté, « et c’est cela qui intéresse les musiciens, un b mol se glisse au milieu, un petit quelque chose qui fait dérailler… ». Ce n’est pas franchement une dissonance, mais une sorte de décalage auquel on n’est pas habitué, mais qui est typique pour ses musiques. Ou bien, comme ajoutait Serge Bourguignon : « c’est ce qui les rend reconnaissables tout de suite ». Quand il lance un thème qui est joué et répété, mais qui à la fin s’achève avec une note de travers, une note perdue qui annonce la chute et la fin, comme si sur une ligne droite, vous vous écartiez pour faire un pas de côté, tout à fait  imprévisible.

 « Quelque chose qui fait dérailler ! » et qui serait toujours le dernier accord. Ainsi la griffe mélodique de Maurice Jarre était d’une grande finesse, que ce soit au piano ou avec un orchestre d’ une centaine de musiciens.

Il a travaillé pour Renault & Barrault et Jean Vilar, pour Franju et il savait tout faire : « Rappelez-vous cette valse de Lara dans le Docteur Jivago ! Seuls les vrais mélodistes savent faire de vraies valses à trois temps ! ».

Oui, en effet, qui ne se souvient des musiques de  Lawrence d’Arabie ou du Docteur Jivago ! Mais même si vous savez chantonner ou siffler ces mélodies, saviez-vous comment elles sont nées, dans quel contexte parfois même rocambolesque l’inspiration venait au compositeur  et à partir de quelles images le déclic se faisait ? Eh, bien cette énigme a été partiellement levée :  rappelez-vous ce plan presque vide, où dans les dunes de sable du désert, un point noir avance vers nous. Un jeune homme portant turban installé sur son dromadaire, guette ce point noir qui grossit sous nos yeux. Est-ce un mirage ou est-ce réel ?  Le point devient un homme sur un autre dromadaire et quand il approche, on réalise qu’il porte un autre homme sur sa selle et dans ses bras. C’est cet homme que le guetteur va cueillir et l’emporter avec lui, forçant son vaisseau du désert à faire le galop de sa vie. Car la vie de ce rescapé, il faut la sauver.

Et voilà, c’est ainsi que Maurice Jarre trouva le thème de Lawrence d’Arabie. Inspiré par cette séquence, il a pu composer toutes les musiques du film en très peu de temps. Le producteur avait demandé la musique du film à Benjamin Britten, mais ils ne s’étaient pas entendus. C’est là qu’intervint Serge Bourguignon, qui réussit à amener en un temps record Maurice Jarre qui se trouvait en Corse à Londres, où le producteur Sam Siegel désespérait de trouver un compositeur de musique, car la production de Lawrence d’Arabie était déjà bien avancée. Tout de suite après il rencontrait David Lean et leur collaboration n’a plus cessé (quatre films). Maurice Jarre a réussi ce tour de force inouïe, d’écrire toutes les musiques de Lawrence d’Arabie (deux heures) en six semaines ! 

« Et même s’il y a ce quelque chose qu’on reconnaît vers la fin de ses musiques, Maurice Jarre s’est constamment renouvelé », ajoute Serge Bourguignon. « Il aimait  le cinéma, il n’y avait jamais de dissociation entre la musique et la mise en images. Avec lui, il n’y avait jamais de problème d’ego ». Sur le tournage des Dimanches de Ville- d’Avray, explique Serge Bourguignon, - réalisateur du film en 62- : « La structure interne est donnée dans les 20 premières minutes du film, car il y a trois films ensemble ». A partir de là, les choses vont s’installer d’elles-mêmes. La musique s’inscrit dans une bande sonore, une sorte de bruit musicalisé. Le thème, ce sont ces deux personnes inhabituelles (Hardy Krüger en aviateur amnésique et une petite fille de 10 ans) qui l’ont adopté et l’expriment ainsi : « nous sommes chez nous ». Dans cette séquence, il y a contrebasse, hautbois et cithare. « Le bruit, c’est une partition. Le bruit du caillou, leur secret… », dit encore Serge Bourguignon.

Jean-Paul Rappeneau rappelle ses activités complices avec lui, au TNP de Jean Vilar, à Avignon, où Jarre invente cette fameuse « sonnerie » d’Avignon à la trompette, et son travail avec tant de metteurs en scène, américains et européens : Visconti, Schlöndorff et cette fidélité à David Lean et Peter Weir. … et « comment il choisissait les endroits où l’on place la musique, obsédé par la recherche d’une unité musicale, alors qu’aujourd’hui on ne cherche plus que l’uniformité ! »  Prenons comme  exemple cette séquence dans La Route des Indes (David Lean) que Jarre a visionné en noir et blanc et en version muette : « L’actrice est assez inexpressive, alors que les scènes érotiques du temple et les singes agressifs devaient provoquer un changement dans son attitude…, dans cette scène, seule la musique apporte un peu de subtilité ! ». Maurice Jarre enregistrait aussi ses musiques avec des orchestres qu’il dirigeait, créant ainsi sa propre mise en scène, qu’on retrouvait au final dans les films.

« N’oublions pas le goût de Maurice Jarre pour les grandes formations », ajoute Stéphane Lerouge, qui a préparé et présenté cette leçon de musique : « Les 22 balalaïkas du Docteur Jivago, les 8 harpes celtiques pour La fille de Ryan, ou les 12 pianos pour Paris brûle-t-il, entre autres ».

Les anecdotes racontées, surtout par Jean-Claude Carrière, révèlent des choses amusantes : « composer une musique « pomme de terre », telle était la demande de Günter Grass pour Le Tambour. Ce défi a été relevé est concrétisé par le crépitement des patates dans le feu, mêlé aux petits cris que pousse la grand mère d’Oscar, car son futur époux est caché sous ses jupons … Ce sont ces bruits qui composeront « la musique de pommes de terre ».

Heike Hurst