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Le Mexique et ses Documentaires

Juan Carlos Ruffo

Juan Carlos Ruflo, fils de l’écrivain Juan Ruflo, célèbre pour son roman Pedro Paramo, 1955, (Folio, Gallimard) part sur les traces de l’œuvre de son père pour réaliser  Del olvido al no me acuerdo (1997, 1h15). Il va à la rencontre des anciens compagnons de son père et des gens du village. Très librement, ils parlent d’amour, des premiers flirts et des déclarations qui engagent toute une vie. Ces vieux un peu branlants sont attachants et pleins  de charme. Les hommes, mais les femmes aussi, semblent dire très clairement : le plus beau dans cette vie de travail incessant, c’était les moments de l’amour, l’excitation de savoir si elle ou lui accepterait de devenir l’épouse ou le mari. Ils en parlent avec une grande liberté.

Leur discours a quelque chose d’éternel, car ils sont souvent filmés dans ce paysage grandiose, où il y a des chemins qui montent, des terrains en pente, où les arbres s’accrochent avec difficulté. Leur discours s’adresse au fils de celui dont ils se souviennent bien. L’écrivain. Leur ami. Alors qu’ils sont très âgés maintenant, ils se rappellent le bon temps de leur vigueur sexuelle et politique. A présent, c’est la sagesse qui parle de leurs bouches édentées mais souriantes. C’est une étrange rencontre, un lien très fort qui se fait jour par rapport à ce père mystérieusement assassiné en 1923 dont il cherche à se rapprocher par ce film. Plein de règles dictées par la nature ; les saisons sortent de leurs discussions sur la vie, l’amour, la mort. Ce n’est jamais triste ni sordide. Et pourtant, il y a eu des drames…

 Mais le présent est là, leur recherche de qualité de vie continue : survivre, produire, aller au café qui se réduit à mettre sa chaise dehors quand le temps le permet. L’essentiel de leur discours concerne la paix de l’âme, demander une place pour leur désir de vie indompté, qui lutte contre l’usure du temps.

Ces vieux qui parlent de leurs amours rappellent  le documentaire emblématique de Heddy Honigmann, O amor eternel , consacré à la poésie érotique d’Andrade.

En tout cas, ils ne croient pas au diable, même s’il est là et qu’on lui parle et qu’on le combat comme les ombres et les ossements des morts, mais c’est comme si une sorte de fantôme-frère de Glauber Rocha et de ses plans sauvages passait : « Il n’y a pas un autre monde, juste la vie ! ».

En el hoyo

Du même réalisateur, En El Hoyo (Dans le trou) (2006, 1h18) , ou la construction de l’autoroute de l’extrême : on la survole à la fin du film, cette autoroute en construction, ressemblant à un oiseau inachevé qui ne déploie qu’une de ses ailes en attendant un vent meilleur. Autoroute d’une étendue invraisemblable, frisant la hauteur mégalomane d’une tour de Babel. Ayant fait d’innombrables victimes depuis le début de sa construction, elle a été installée au-dessus d’une autre route, large comme un périphérique qui traverse la ville. Car Mexico est la ville au monde où ne s’engouffrent pas seulement des millions d’habitants, mais aussi tous les prolétaires d’Amérique Latine et d’ailleurs, espérant gagner bien leur vie au moins pendant la durée du chantier qui repose sur la solidité de piliers monstrueux et des plates-formes ou plaques préfabriquées, acheminées en partie par des camions géants. « Qu’est-ce que tu filmes, en fait ? », lui demandent les ouvriers : « Hier, quelqu’un est tombé de l’échafaudage, il n’est pas mort, il a atterri sur un matelas et tu n’étais même pas là pour le filmer, alors c’est quoi, ton film ? C’est ça qu’il aurait fallu filmer ! ».

 Juan Carlos Ruflo raconte volontiers cette histoire. Les ouvriers ont vu le film, l’ont accompagné à des projections, donc savent un peu mieux maintenant ce qu’il a filmé. Il a filmé ces ouvriers, dont certains ont voulu lui parler de leur vie pendant le chantier, avant et après. Et c’est assez stupéfiant de faire connaissance avec ces super-mâles qui roulent des mécaniques, gourmands de femmes qui, s’ils avaient les moyens, en prendraient une quatrième en plus des trois dont ils se plaignent, enfin ça leur fait envie d’essayer encore. Parmi eux, le souffre-douleur de l’équipe, qui s’affirme malgré tout par sa gentillesse et sa capacité à travailler comme un dément, quand il y a le feu ou l’eau qui s’infiltre. Il est toujours là, debout et engagé. Un portrait d’ouvriers haut en couleurs, loin du romantisme éclairé des « anciens » de son inoubliable Del Olvido… Le réalisateur pose son regard fin et aimant sur les hommes constructeurs : maçons, ferrailleurs, camionneurs ou simples ouvriers de bâtiment. 

Autres documentaires mexicains :

Las Aguilas Humanas de A.P.Torres (Mexique, Canada, Etats Unis, 2010, 1h11).

Comment la misère peut engendrer des apprentis de misère et de malheur ; comment un petit cirque ambulant peut receler des trésors et des recettes de bonheur et les massacrer en même temps avec un talent rare : violences des hommes, courage des femmes, des enfants apeurés soumis à une éducation de futur gymnaste ou trapéziste donnée sans plaisir (en quoi le devoir d’apprentissage et de transmission peut créer les pires choses, produire l’effet contraire de ce qui est recherché !) .

Leurs pauvres caravanes sillonnent le Guatemala et s’installent la plupart du temps dans une province désolée. En voiture équipée d’un haut-parleur, les hommes essaient de mobiliser les habitants aussi pauvres qu’eux à venir assister au spectacle.  Ils viennent, paient une entrée à rabais et sont priés de consommer pendant l’entracte des boissons et des friandises fabriquées par les femmes qu’ils viennent de voir se produire dans l’arène. Le cirque a dressé fièrement sa tente et avec quelques vêtements à paillettes, leur pauvreté ne paraît plus. Le grand père, fondateur et responsable du cirque, fabrique de petits objets avec les bouteilles de plastique ou des cartons de récupération. Ses clowns peints par ses soins sont jolis à regarder et il en vend pas mal pendant l’entracte. Donc un cirque écologique qui recycle ? Hélas, quand on regarde les femmes en train de laver des tonnes de linge sans ni machines à laver, ni eau courante à leur disposition, tandis que les hommes jouent au foot et reviennent croûtés et couverts de boue.

On comprend leur colère, pas seulement quand elles pètent les plombs. Et là, c’est difficile à regarder, mais on voit bien que la femme qui se rebiffe n’aura jamais raison. Elle sera frappée jusqu’au sang et elle n’aura pas gain de cause.

Un regard compatissant sur un quotidien pas rose. Peu de rires et beaucoup de larmes. Une des femmes va quitter le cirque et sa caravane en partant avec ses enfants. Un film consternant de stoïcisme. Sobre et vrai.

Los Herederos (Les enfants héritiers) de E. Polgovsky, (2008, 1h30)

(sortie le 21 septembre 2011)

Les enfants dans l’apprentissage d’une vie de misère, les mères comme courroie de transmission, c’est ce que Los Herederos montre sans fard. A peine nés, même les plus petits marchent en titubant vers la source, traînent des bouteilles remplies d’une eau saumâtre qu’on n’aimerait pas boire.  Las Hurdes (Terre sans pain, 1932) de Bunuel et la misère qu’il montrait dans son film phare ressemble terriblement à cette vie qu’on nous expose sans commentaire ou presque. Comme si rien n’avait changé depuis. Une jeunesse de pauvre, ça se ressemble terriblement : on l’a dit pour Mouloud Feraoun (Le fils du pauvre) et aussi en relation avec Camus (Le premier homme). Pas l’ombre d’un instituteur ni d’une bourse à l’horizon pour les tirer de là. C’est presque impossible à regarder sans vouloir étrangler les responsables de la réforme agraire, de la distribution d’eau et des règles élémentaires des droits humains à l’éducation et à la santé. Ces enfants et même les tous petits travaillent du matin au soir, seul le bébé a encore le droit de dormir et de rêver. Les tâches sont distribuées de façon stéréotypée selon les sexes. Les filles vont à l’eau, au tissage et veillent aux tâches ménagères. Les garçons ont droit à un couteau et peuvent continuer un artisanat original en taillant des figures terrifiantes, des têtes d’animaux dans un bois non identifié.

Tout le monde travaille, garde les bêtes, fabrique des briques (exactement comme en Egypte ou en Afghanistan) et ramasse haricots, tomates etc. l’économie familiale tourne visiblement sans argent avec des instruments aratoires des plus archaïques.

Seule lumière filtrant à travers ce film noir : ces enfants qui vont traverser d’un pas décidé un champ misérable pour s’enfoncer dans un bois en disparaissant assez vite de notre vue. Ceux-là vont peut être entamer, en dépit de leur jeune âge, une fuite conséquente. Ils vont s’en aller, s’évader, quitter ces terres ingrates et ces familles qui exploitent sans ménagement leur capital humain.

Est-ce un mirage créé par le metteur en scène pour nous permettre de tenir sur la durée du film ? Est-ce une suggestion pour fuir à tout prix cette vie-là ? En tous cas, la scène du début du film où ces enfants pré-adolescents s’engouffrent dans un bois impénétrable, permet à nous autres spectateurs de réviser nos certitudes et leur souhaiter de tout cœur une vie différente. Mais qui sait, nul ne nous garantit qu’elle sera meilleure…

Vuelve a la vida

Heike Hurst

NB : Signalons que l’article de présentation du catalogue signé Charles Tesson est très complet et permet de situer ces documentaires dans l’histoire du cinéma mexicain.