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de Films documentaires
CINEMA du REEL: 24 mars - 5 avril 2011

Les documentaires rendent compte d’un spectre très large, correspondent à un état des lieux touchant à tous les domaines de la vie, de la société et des arts. Un exemple emblématique pour un beau film gravé à quatre mains et raconté par trois voix est Voir ce que devient l’ombre de Matthieu Chatellier. Dans ce film crépusculaire, qui démarre avec l’exposition des œuvres croisées de Cécile Reims et de Fred Deux, une dame âgée au beau visage expressif, Cécile Reims, confie à nous autres visiteurs anonymes de son atelier - de son exposition et de ses gravures qu’elle feuillette, qu’elle dessine et re-photographie sans cesse - avec quelle élégance Hans Bellmer lui accorda la noble tâche de graver toutes ces œuvres, dessins, peintures et croquis compris. Nous la voyons se promener avec son appareil photo à la main, toujours à l’affût d’une branche s’écartant d’un tronc, pour saisir un mouvement inédit dans une nature tantôt paisible, tantôt agitée. Son compagnon, Fred Deux, regarde de loin ces gens qui défilent dans leur maison, ou faut-il dire qu’il épie les intrus ? Tous ces gens qui veulent leur parler, les exposer ou emporter leurs œuvres avec leur accord, avant que la mort ne se charge de les dépouiller définitivement de tout ce qu’ils possèdent intérieurement et de ce qu’ils ont accumulé extérieurement comme richesses artistiques. Fred Deux fait des confidences liées à un passé récent où il y a des disparus, une mémoire qui pèse, le siècle des camps et des amis déportés, qui font surface sans prévenir.
L’art graphique de Fred Deux avait démarré avec une tache d’encre. Autour des taches, qu’elles soient faites d’encre ou de peinture, dues au hasard ou voulues par l’artiste, il démarre ses dessins. Il dessinera toujours avec une plume qui gratte son papier, particulièrement beau et résistant à la fois. Il faut aussi évoquer la beauté des plans (du cinéaste) et la profonde humanité de ces deux personnes, Cécile Reims et Fred Deux... peu de films accordèrent une telle attention aux êtres, tout en les révélant aux autres. Mais quand même, une question s’impose : pour quelle raison se souvient-on de tout en ce qui les concerne ?
Le film de Claire Angelini La guerre est proche, est aussi un film où il y a les souvenirs du même siècle, la « mémoire vive » - comme dirait Claude Lanzmann - des terribles événements que nous connaissons tous et un travail documentaire de qualité où le vécu de quatre personnes, toutes internées au camp de Rivesaltes, est évoqué. Ces témoignages sont filmés avec un souci formel évident et pourtant, les plans n’ont pas voulu s’inscrire durablement dans ma rétine. En revanche, les petits riens du film de Claudio Pazienza Exercices de disparition (que le Jury des Jeunes a distingué, une chose étonnante en soi), sont restés très vivants dans ma mémoire. Pourquoi ? Parce- que ce film s’accorde le temps de la lenteur, de la contemplation, de la pluie, de la réflexion sur les petites choses qui constitueront la matière vivante d’une journée. Et cela ne fait rien que sa seule activité se résume parfois à coller des étiquettes sur des bouteilles aux formes curieuses, comme échappées d’une pharmacie à l’ancienne, car Claudio Pazienza va inscrire avec l’aide de son ami Jacques Sojcher : « pluie du mardi matin », avec sa date correspondante.
… Le Réel chassait cette année beaucoup de lièvres différents. Mon préféré : Kinder (Enfants) de Bettina Büttner, un film de fin d’études incroyablement maîtrisé et riche en suggestions, pour une meilleure appréciation de la planète des enfants. Placés en institution, ayant perdu leur innocence depuis longtemps, les Tommy, Marvin et autres sont loin du cliché de l’enfant attachant, émouvant, alors qu’évidemment ils peuvent l’être aussi. Cette démarche vers les enfants, faire connaissance et puis s’attacher plus à l’un qu’à l’autre est ce qui est arrivé à la réalisatrice. Elle commence son tournage avec un groupe d’enfants au centre de leur vie dans un foyer et sa captation en 16 mm. Elle s’attache plus particulièrement à Marvin et à ses errances en crises colériques entre le foyer et la maison maternelle, jusqu’à ce qu’il s’apaise en construisant sa propre hutte/abri de fortune. Kinder a été tourné initialement en couleurs, mais pendant l’année du montage, Bettina Büttner a petit à petit enlevé la couleur pour être, comme elle dit, plus proche des enfants. Son noir et blanc est magnifique, les histoires qu’elle enregistre parlent de violences et comportent une surabondance de références sexuelles, un avertissement pour parents et éducateurs pour mieux transformer ou influencer cette jeunesse qui n’est pas irrécupérable, mais qui sait déjà trop de choses et qui a été marquée par trop d’événements traumatisants. Point de naïveté dans leurs propos, un clin d’œil averti en direction de ceux qui les écoutent, que ce soit à propos des armes ou des chambres à gaz.
Conseillée et entourée par son professeur Thomas Heise (Material), Bettina Büttner, souveraine dans son travail, va trouver sa voie et nous serons heureux de découvrir les films qu’elle va réaliser. Son film a été injustement oublié au palmarès alors qu’un autre travail très discutable sur des jeunes autistes Eine ruhige Jacke (Une veste tranquille) de Ramon Giger, Suisse, obtenait une mention. Un film aux bruits violents, qui dévasta nos oreilles, avec une vision totalement arrêtée sur ce que c’est qu’un autiste : nous conseillons au réalisateur le DVD qui vient de sortir sur le travail de Howard Buton, psy pour les autistes, écrivain et clown céleste : Buffo Buten & Howard, un film de Stéphanie Chuat et Véronique Raymond » (sortie du DVD 15 avril, Les Films du Paradoxe).
Godard le répète à satiété : le cinéma, c’est pour réfléchir !
Nous étions communistes de Maher Abi Samra est un de ces films trop rares qui font réfléchir. Parler du Liban, des copains, de leur passé de militants communistes, parler du Liban d’aujourd’hui, de la pression pour ne pas dire de l’oppression d’une société totalement clivée et ravagée par ses conflits internes, n’est pas chose aisée. Constat amer : point de salut hors du communautarisme ! Nous étions communistes est une réflexion individuelle et collective (forte de leur lien d’amitié), une réponse à certains libanais et syriens sur une situation intenable où le communautarisme exclue tout autre possibilité de penser le politique, de rester laïque dans cette hystérie qui confond appartenance et identité, contamine les amitiés et les amours. « Si le Hezbollah faisait une proposition, dans laquelle je pourrais me reconnaître, au nom de quel purisme je refuserais de m’y confronter ? », dit l’un des amis. Commentaire désabusé d’une amie : il n’y en aura pas !
Le Réel parla des tyrans et aux tyrans : Omar Amiralay , qui est mort cette année, avait fait pas mal de films sur son pays, la Syrie, relatant le début de l’autogestion et la collectivisation que nous avons eu le plaisir d’apprécier dans d’autres éditions du Festival. En hommage au cinéaste disparu, nous avons pu voir deux court-métrages, Le Barrage de l’Euphrate et Déluge au pays du Baas, film hallucinant sur l’instruction, voire l’endoctrinement politique des enfants en Syrie, pays du Parti Baas. Nous entrons dans une classe de petites filles et de garçons où l’endoctrinement idéologique est tellement perceptible qu’il éclaire même l’actualité des événements en Syrie, alors que la période où Amiralay filmait correspond au règne du père d’El Assad et que c’est son fils qui essaie de se maintenir au pouvoir aujourd’hui…
L’autre film emblématique sur l’avènement d’un tyran, adulé par les masses populaires et idole des foules, est le film d’archives d’Andrei Ujica sur Ceausescu de 2010, L’Autobiographie de Nicolae Ceaucescu, (180 ‘). Ce fils du peuple se stylise en homme simple originaire de la Roumanie paysanne et profonde, en arguant en somme « Je suis comme vous un homme du peuple ». Il devient, les archives le montrent et le prouvent, un dictateur omniprésent, omnipotent, inconscient et mégalomane, qui construit des palais à l’image de sa folie des grandeurs et qui s’éloigne, avec l’approbation populaire, de tout ce qu’il avait annoncé. Il faut voir comment il inspecte une boulangerie d’Etat sans goûter la pâtisserie, en touchant le pain comme si c’était un morceau de fer ou d’acier.
Film grandiose sans commentaires ni fioritures, se limitant strictement aux archives à la fois personnelles : les Ceausescu dans la neige ou à la plage, puis chez les grands de ce monde (Angleterre et sa ‘Queen’ ont dû se boucher le nez devant ce rustre balourd et sa femme. L’épisode coréen est particulièrement succulent et les défilés en leur honneur sont une fête pour l’œil. Leur fin est connue et les images ont été vues sur la terre entière : c’est avec ces derniers moments du couple déchu qu’ouvre et se termine le film. Le seul moment digne dans ce film d’archives sans commentaire, est représenté par la visite de Dubzek au dictateur roumain. Enfin, un visage humain parmi les robots qui applaudissent tout le long du film. Il essaie de plaider la cause du printemps de Prague. Nous savons que c’est en vain, mais de revoir cet homme et son beau visage sensible est la vraie et seule émotion positive du film. (Sortie de l’Autobiographie de Nicolae Ceaucescu sur les écrans le 13 avril).
D’autres films étaient à voir et à revoir, déjà aperçus à Berlin : The Ballad of Genesis and Lady Jane de Marie Losier et Dom (Maison) de Olga Marina ; ou à Leipzig et à Venise, en particulier Koundi et le jeudi national d’ Ariane Astrid Atodji du Cameroun (un des rares films joyeux du festival) et le film de Laïla Pakalnina (The Shoe) de Lettonie sur une piste cyclable On Rubik’s road (sur la piste de Rubik), un film malicieux sur Rubik, un homme contesté, prosoviétique créateur de cette piste cyclable et récemment élu au Parlement européen par un pays qui avait souffert de ses engagements. Mais Laïla Pakalnina traite cela avec humour et nous épargne la hargne justifiée contre cet individu à la botte des soviétiques. Elle se montre elle même en cycliste et beaucoup d’autres sur cette piste qui va de la ville à la mer.
Mais les bouleversements profonds et les chocs, tant esthétiques qu’humains, reviennent aux films qui nous ont marqués dès l’ouverture du festival, comme Il Capo de Yuri Ancarani, film très court de 15 minutes, ou à l’inverse, dans les derniers jours, l’épopée/requiem de 6 heures de Xin Xu, Karaway.
Il Capo est une rencontre visuelle et sobre, presque sans paroles avec les maîtres de Monte Bettogli, Carrare, plus exactement avec les tailleurs de marbre à mains nues : ils supervisent et contrôlent le travail de machines énormes, qui doivent provoquer la chute de grands blocs de marbre sur un lit de caillasse qui l’amortit. C’est un métier qui se transmet de père en fils. Sur un mouvement de la main -chaque indication, parfois incompréhensible pour nous, est très précise, car reconnue et comprise par les conducteurs - les machines montent ou descendent leurs longs bras armés de pelles et de lames, orientent avec précision l’écroulement de ces masses blanches qui montent telle une montagne devant nous, dans un nuage de poussière fine et blanche. Cet homme, Il Capo , cligne des yeux et regarde droit devant lui. Instants magiques, croqués par le cinéaste quand le « maître » avance pour vérifier ou qu’il en vient à effectuer des mouvements énigmatiques avec ses doigts, pour que les conducteurs des Caterpillars qui ne peuvent l’entendre, comprennent parfaitement quel geste ils doivent exécuter avec leurs monstres bruyants. Il s’agit de marbres d’une blancheur immaculée, des marbres de Carrare. Il Capo ou le ballet des machines, ces géants élégants triturant le marbre dont la blancheur nous éblouit, tranchent sur cette couleur immaculée qui fait mal aux yeux. Leurs mouvements sont réglés avec élégance et par la seule grâce des doigts du Capo, du maître et chef d’orchestre du ballet des machines.
A l’opposé de ce documentaire d’observation des gestes ouvriers dans toute leur élégance et efficacité, se trouve un des films phare de la planète documentaire déjà programmé par Olivier Père à Locarno en 2010 : Karamay. Les images, le scénario et le montage sont de Xin Xu. Karamay est par l’histoire qu’il raconte et l’impact du récit sur notre cœur et nos tripes de la même importance que l’oeuvre qui fit connaître Wang Bing : A l’ouest des rails. Karamay dure 356 minutes. L’enquête menée par Xin Xu concerne l’incendie survenu, il y a 13 ans, dans la salle des fêtes de Karamay. Les sorties de secours étaient barricadées, les officiels étaient évacués avant les enfants à qui l’on avait donné l’ordre de rester assis. L’incendie a causé la mort de 323 personnes dont 288 enfants de 6 à 14 ans. L’élite des écoles de la ville, filles et garçons (les meilleurs danseurs, chanteurs et récitants) ont péri dans l’incendie. Pour étouffer le scandale, les morts furent enterrés sans que les parents aient pu les identifier, il a été ordonné aux parents de ne pas faire de « vagues », leurs manifestations interdites et réprimées, alors qu’ils ne voulaient faire que toute la lumière sur cette tragédie. Le gouvernement chinois a autorisé les parents des victimes à avoir un deuxième enfant, comme si cela pouvait les consoler de la perte et ne pas causer un traumatisme chez celui de « remplacement », l’ersatz impossible. Pour honorer ces morts dus à des négligences criminelles, l’état leur a fait construire de véritables monuments avec leur effigie. C’est là que commence le film, avec une visite au cimetière. Mais comment oublier que les pompiers n’avaient ni eau ni équipements nécessaires pour enfoncer les portes barricadées, comment pardonner ces négligences criminelles, alors qu’aucun exercice d’évacuation n’avait été fait depuis des années et qu’aucun extincteur n’était en état de marche ? Les corps des enfants portaient l’empreinte de chaussures d’adultes qui les avaient piétinés pour les enjamber (les corps étaient empilés devant la seule porte ouverte), afin de se mettre à l’abri. Le réalisateur a demandé aux parents de s’adresser aux autres parents, de parler aux Chinois « de la rue » et n’a pas posé beaucoup de questions. Des parents délicats le remercient et lui demandent instamment de se protéger pour qu’il n’ait pas à souffrir de poursuites évidemment possibles pour son film. Interdit en Chine, le film circule en DVD pirates, mais Xin Xu espère pouvoir le diffuser un jour. Et l’on chuchote qu’il y aura une salle à Paris pressentie pour programmer le film.
Clap de fin : cette édition du Réel, si éclectique, proposa – outre les films des compétitions (internationale et nationale) et du Contrechamp français où il y avait un film très allemand et très intéressant de Jürgen Ellinghaus La croix et la bannière (Glaube Sitte Heimat) – de découvrir un hommage à Léo Hurwitz, décédé subitement, alors qu’il devait venir au festival. le Réel lui rendit un dernier salut avec ce film perdu et retrouvé, son emblématique Dialogue with a woman departed. Hommage aussi à Richard Leacock. Un festival où il y eut beaucoup de choses à voir et à découvrir. Puisque le Réel est un Festival au public fidèle, nous n’avons qu’une requête à déposer : que la presse (journalistes et critiques) puisse disposer d’un quota de places suffisant pour qu’elle ne soit pas systématiquement refusée, comme c’est arrivé trop souvent cette année. Si le Centre privilégie certes les visiteurs payants, le nombre des salles, lui, n’a pas augmenté, mais le public, si !
Heike Hurst