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Chorégraphie de Boris Charmatz
Machines : Artefact/Alexandre Diaz, Frédéric Vannieuwenhuyse
Pièce pour 9 danseurs et 27 enfants de six à douze ans

Photo Boris Brussey
Impressionnant. Dans un silence sépulcral, une énorme grue noire se met doucement en mouvement… On dirait une grosse libellule… à moins qu’il ne s’agisse de la dévoreuse mante religieuse… Cliquetis de câbles qui se tendent, petit bruit sec des rivets qui sautent de place en place, tels des nœuds de paquets-cadeaux, au fur et à mesure que la grue vient chercher les danseurs, inertes, au sol. Par une savante architecture en balancier, de type « tyrolienne » (les alpinistes suivront), un ballet pendulaire s’installe peu à peu, mettant à contribution les hauts murs de la Cour d’Honneur du Palais des Papes, aussi bien que la Scène, où trois danseurs semblent dormir ; un homme et deux femmes… Pour l’heure, ils se laissent hisser dans le vide, par de gros crochets qui les happent et les font tournoyer dans les airs, avant de les reposer un peu plus loin, de manière d’apparence totalement aléatoire… Fragiles amas de chiffon, portés au gré du vent et de la corde qui les retient, tantôt s’enlaçant et s’embrassant, inconscients, tantôt se délitant, ces trois danseurs seront plus tard rejoints par d’autres, tenant dans leurs bras des enfants…

Photo Boris Brussey
Humanité désincarnée face à la puissance des machines ? Aveu d’impuissance face à la matière ? L’Homme serait-il, à court terme, supplanté par des robots ? Aurions-nous perdu notre enfance ? Et si seuls les enfants avaient raison ?
Pour l’heure, les enfants, eux aussi, sont inertes… On ne peut que s’interroger, être même frappés de stupeur, en imaginant le travail incroyable de Boris Charmatz et des siens pour obtenir de ces petits (tout petits pour certains d’entre eux) cette mollesse, cette absence au monde, cet abandon total.
Cette attitude inouïe, ainsi désarticulés, comme morts, dans les bras de leurs geôliers temporaires qui les modèlent à leur guise telle la pâte homonyme, porte un bien joli nom : la Confiance. Les yeux fermés, au sens propre du terme…
A l’ âge où leurs comparses ne sont qu’eau vive, débordant d’activité et ne pensant qu’à jouer, les voici ballottés dans des bras inconnus, secoués, tordus, pliés, jetés, tandis qu’au centre de la scène immense, un large tapis mécanique montant à l’assaut du ciel, semble, peu à peu, engloutir le tout. Etrange benne à ordures …

Photo Boris Brussey
Cette apparente torture connaîtra son revers : le temps des « dominants » adultes touchera à sa fin. Car la cour, fût-elle, ici, d’honneur, est aussi de récréation… Lorsque les enfants émergeront l’un après l’autre de leur torpeur imposée, on assistera à une surprenante et péremptoire inversion des rôles : à leur tour d’enjamber, de sauter, de piétiner les corps inertes de leurs aînés, affaissés au sol, soudain dérisoires…
Si quelques-uns restent cependant à terre, petites flaques désuètes impuissantes à sortir du chaos, bon nombre d’entre eux se redressent et font face. Tandis que la musique cesse, seul le son de leurs rires et de leurs pas courant joyeusement en tous sens, vient envahir l’espace.
Dans son coin, la grue semble bien inutile, maintenant. Ses filins autrefois si précis et impérieux pendent désormais lamentablement sur le sol… L’enfance a gagné. Saurons-nous retrouver la nôtre ?
Véronique Blin