Coups de foudre

Poème de Michel Deutsch et texte de Frantz Fanon

Spectacle du GRAT

(Groupe Régional d’Action Théâtrale)

Chef de troupe : Jean-Louis Hourdin

Avec lui-même et sept comédien(ne)s/musicien(ne)s/chanteur (se)s

Que faisons-nous de nos « Républiques » ?

Avant, ils n’étaient pas rassemblés ; c’est le récit qui les rassemble… Il nous raconte l’origine, le commencement. Du monde, de leur assemblée, du récit lui-même…

Dans la petite cour attenante au Théâtre de la Bourse du Travail, le « chef de troupe » Jean-louis Hourdin et les siens nous invectivent d’emblée, avant même d’entrer dans la salle, nous invitant dès l’abord à nous insurger… en chanson, contre l’apathie, la morosité et les désastres présents et à venir sur la déshumanisation du monde et la fin du partage. Droit de l’entendre, de voir, de l’apprendre. République des domestiques et des bouffons, qu’as-tu fait de la volonté de tes citoyens ? Qu’as-tu fait de la République ? De la fraternité ? A toi le vaincu, le chômeur, Salut !

photo Stephane Pécorini

Le ton est donné ; nous voilà prévenus : ça va « chauffer » à l’intérieur… où nous entrons. Mais la « chaleur » n’est pas celle escomptée. Certes, la colère gronde, l’indignation et la fureur s’expriment haut et fort, mais Hourdin est avant tout un « rassembleur », magnifiquement obstiné depuis toujours à partager ses émotions poétiques tout autant que ses coups de gueule salutaires, avec son public. C’est donc au plus près de nous qu’il s’épanche et, finalement, nous « réchauffe » :  foin de décors alambiqués, de mises en scène sophistiquées, c’est parmi nous, au milieu de nous, qu’il préfère exister, homme de théâtre citoyen, témoin de son temps, nous conviant, en s’offrant ainsi sans filet protecteur d’aucune sorte, à faire de même.

photo Stephane Pécorini

Seule une servante, symbole suprême du théâtre en train de se faire, nous rappelle de sa lumière constante, dressée en plein centre de la scène entourée de simples bancs, que nous sommes dans un espace de « jeu », nous pressant vivement d’entrer à notre tour dans la danse.

Le poème imprécatoire de Michel Deutsch, demandé par Jean-Louis Hourdin il y a vingt ans n’a, hélas, pas pris une ride… Pas plus que le superbe texte antillais de Frantz Fanon, qui clôt en contrepoint cette « veillée » à la fois funèbre sur les décombres de nos illusions perdues et hautement « stimulante » pour aller de l’avant. Bougeons !

photo Stephane Pécorini

Sur la musique composée par l’accordéoniste Karine Quintana, accompagnée par le guitariste et chanteur Sylvain Hartwick,  les comédiens jaillissent en chantant des quatre coins de la salle, ponctuant en écho l’incantation virulente de Jean-Louis, lequel harangue les spectateurs en les sommant de se dresser contre la honte et l’injustice.

Mais où sont donc passés les « autres » ?  Brandissant tantôt les drapeaux rouge et US mêlés en pique-niquant sur le mausolée de Lénine, tantôt le glaive vengeur d’un dérisoire Hamlet en toge rouge et couronne de fleurs, dans un face-à-face pathétique et terrifiant avec la tête de mort des combats perdus, Hourdin lâche sa hargne et nous l’offre en pâture. La haine donne des forces pour lancer les pierre les plus lourdes !  (…) Heureux, ceux qui ont la haine ; heureux, ceux qui ont pleuré ; heureux, ceux qui rêvent encore.

Il en est, de ceux-là, Hourdin. Contre vents et marées, il persiste et signe à compter sur nous tous pour endiguer la marée nauséabonde des faiseurs de profit, au détriment du peuple. On peut compter sur lui pour ne pas changer de cap…

photo Stephane Pécorini

A l’issue de ces revendications mouvementées, du fond de la salle, surgit soudain un aigle noir, immobile et dressé … Ma peau noire n’est pas spécifique. Pour le noir, il n’y a qu’un destin, et il est blanc… En confiant la conclusion de cette diatribe politique anti capitaliste radicale à un homme du « Sud », Frantz Fanon, par la voix et le chant de Cédric Djedje qui dit a capella un extrait de « Peau noire, masques blancs » (Ed. Points),  Jean-Louis Hourdin prolonge sa colère envers toute forme de discrimination. Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc. (…) Il y a, de part et d’autre du monde, des hommes qui cherchent…

Chercheur infatigable, râleur vigilent et salutaire, Jean-Louis Hourdin conduit sa troupe sur ce chemin-là : celui de l’interpellation permanente d’un monde qui s’endort sur de bien piteux lauriers. Comme l’écrit le poète Fanon : Ô mon corps, fais toujours de moi un homme qui interroge. Interrogeons-nous, d’urgence ! Au centre de la scène, la servante veille toujours… Il est aussi cela, Hourdin : un « veilleur ».

Véronique Blin