InterCineTh
Accueil
Films
Pièces
Interviews
Portraîts
Festivals
Galerie

Sur le bout de la langue…

Institut International de la Marionnette

Par 5 élèves fraîchement diplômés de l’ENSAM (Ecole Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette)

« Dans la pensée inuit, l’os est le siège de la vie », dit une voix de femme dans l’obscurité, dissimulée derrière un fil à linge sur lequel est suspendue, vivement éclairée, une robe courte de bal aux paillettes argentées… Un jour, je suis morte…

photo Christophe Loiseau

C’est ainsi que débute la balade à cinq voix proposée par la Région Champagne-Ardenne et son Institut International de la Marionnette, sis à Charleville-Mézières. Cinq extraits de contes traditionnels inuit, sud-africains ou chinois, par le jeu et la mise en scène de tout jeunes diplômés.

Ce premier conte, inuit, est un régal ; ils le sont tous. Cette « femme-squelette », donc, laissée aux très bons soins de Carine Gualdaroni, nous entraîne dans les grands froids du Grand Nord, où une femme a été autrefois jetée aux poissons dans les eaux glacées ; lesquels n’en ont fait qu’une bouchée… ne livrant bientôt plus d’elle que son squelette…

« On ne se souvient pas de sa faute, mais de sa punition… », nous lance la jeune marionnettiste, qui apparaît soudain en pleine lumière, toute vêtue de noir, l’ossature d’une femme dessinée sur son corps. Au fond de la scène, une longue traîne blanche, surmontée d’une tête de mort… Elle s’en saisit et la place devant elle, comme pour s’en vêtir. Robe de mariée ou celle d’un impossible deuil, nul ne le sait, mais elle est le prétexte d’une lente métamorphose, qui se transforme bientôt en danse de vie et de séduction. Sous la traîne, une sorte de tapis, doux et chaud comme une peluche, qui une fois déployé prend une bien jolie forme : celle d’un bébé phoque ou celle d’un ourson blanc, très accueillant, au creux duquel la femme-squelette a bien envie de se blottir… Elle s’y blottit…

Ainsi  réchauffée et ragaillardie, elle jette le voile blanc du souvenir maudit et se glisse sous la robe suspendue au soleil, qui lui sied à ravir. Foin de danse macabre, dansons joyeusement ! Soulevant du sol sa récente couche salvatrice (et masculine ?), elle s’en fait un manteau, dans lequel elle s’emmitoufle…

« C’est ainsi qu’en dansant, la femme-squelette a retrouvé sa chair », affirme Carine Gualdaroni, avant de disparaître, pour de bon, dans le noir…

Bien différent mais tout aussi prenant est ce Solo Ferrari, proposé par Simon Delattre, en hommage à la célèbre Lolo du même nom, disparue trop tôt, happée par le poids toujours grandissant de son imposante poitrine… et devenue, entre ses mains, une minuscule poupée de chiffon…

photo Christophe Loiseau

 « 25 opérations de chirurgie esthétique ; 180 cm de tour de poitrine ; 5 litres de silicone par sein », nous dit-  il d’emblée. Chirurgien d’occasion, muni d‘un scalpel, d’un aquarium, d’1 litre de lait et d’une impressionnante boule de gélatine, il nous détaille par le menu, en milieu opaque, les différentes transformations de la Belle…

Laquelle sort du bassin agrémentée de deux gigantesques prothèses mammaires, en ayant pour seul souci de préserver sa chevelure, qu’elle rejette vivement en arrière : « Moi, je suis Eve » sera sa seule confidence…

Celle de Simon Delattre lui est dédiée avec tendresse: « Solo Ferrari, ou la mythologie contemporaine d’une femme qui fit de sa poitrine un lieu d’accueil démesuré, à moins que cela fût pour se cacher… ? ».

Des masques d’albâtre posés au sol, d’un blanc immaculé, savamment éclairés par de petits spots faisant apparaître, quand bon lui semble, des visages aux traits changeants, constituent l’arsenal poétique de Naomi Van Niekerk, pour sa proposition d’Epitaphe, d’après un conte Inuit peuplé de fantômes…

photo Christophe Loiseau

Sur fond d’enquête policière – « tuer quelqu’un qui est déjà mort, c’est deux fois plus grave… » -, l’enquêtrice Naomi - dissimulée dans le noir complet, allongée au sol pour manipuler statuettes et lumières - , organise un étrange ballet où seuls les visages éclairés tiennent lieu de personnages. « Monsieur, j’attends mon assassin ; je dois être tuée ! ». Obsession du blanc, seules traces de lumière tangibles, couleur du froid, aussi, celui de la mort ? « J’ai toujours rêvé de peindre les tombes en blanc ; blanc comme la neige… », dit la voix dans le noir… On dit aussi : «  Quand tu tues quelqu’un, tu meurs deux fois ». Charmant programme…

Que dire aussi de ce petit bijou, Sous la neige qui tombe, concocté par Simon Moers, d’après le conte traditionnel chinois « La grande muraille » ? Que c’est un bijou, en effet, d’une infinie délicatesse et de  la finesse d’un grain de sable… Il en a tout un stock, Simon, de grains de sable, jaillis des bocaux colorés dont il parsème la maquette minuscule de l’immense édifice avec un soin précieux.

photo Christophe Loiseau

« Sous la neige qui tombe se construit la grande muraille de Chine, pour le bon plaisir de l’Empereur. Cet homme qui n’est qu’un petit grain sur terre… Qui n’est elle-même qu’une petite graine par rapport au soleil, lui-même petit grain dans la galaxie, celle-ci petite graine perdue dans l’univers ».

Prenant l’adage au pied de la lettre, il s’affaire et s’attache, Simon Moers, à ériger grain par grain l’Edifice Suprême. Traçant sur son carton-support un long et sinueux chemin de sable fin, en extirpant un grain pour figurer l’Empereur, quelques autres en guise d’ouvriers, six encore pour six soldats, il nous relate point par point cette extraordinaire aventure. A l’aide d’une petite palette, il ouvre des brèches dans l’imposante muraille, que l’Empereur ordonnera aussitôt d’obstruer, ensevelissant les ouvriers affairés à l’Ouvrage… A en juger par la taille des grains de sable protagonistes, on serait en droit de penser devoir le suivre au microscope… Que nenni ! Par son subtil jeu de manipulation, il nous entraîne à sa suite dans ce dédale minuscule, avec un entrain et un humour hors du commun, sans qu’à aucun moment on ne perde le fil… Cela tiendrait-il du miracle ? Peut-être…, mais avec le talent pour moteur !

Tous les contes, on le sait, commencent par Il était une fois… Comment mieux conclure cette fantastique promenade, qu’avec la jolie fable imaginée par Cristina Losif, à partir d’extraits de contes traditionnels ?

photo Christophe Loiseau

« Il était une fois une femme pêcheur. Un jour elle attrapa un poisson magique, tout en or… ». C’est bien de magie qu’il s’agit ici : toute vêtue d’une sorte de filet à trous, avec pour seule parure un superbe collier de perles rouges, Cristina nous attrape au vol, devenant à notre tour poissons de circonstance, qui tombons bien volontiers dans ses rais…

Le poisson d’or doit être gros, car le filet résiste, résiste… jusqu’à exploser en une pluie de perles rouges… C’est le collier qui a craqué… S’ensuit une sarabande acrobatique de tentatives multiples pour se sortir des mailles entremêlées, qui l’enserrent. Un fil à droite, qu’elle enjambe ; un fil à gauche, dans lequel elle s’enroule ; des fils partout, jaillis comme par magie de toutes les parties de son corps…

Alors oui, il était une fois cinq comédiens magnifiques, au talent inouï. Gageons que leur persévérance à inventer et à construire, à manipuler et nous faire rire, sera le garant de leur succès et l’accomplissement des promesses qu’ils viennent de nous offrir ici : pleines d’avenir. Long et beau voyage à vous cinq !

Véronique Blin