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Maman et moi et les hommes

De Arne Lygre

Mise en scène Jean-Philippe Vidal

Cie Sentinelle 0205

Avec Hélène Babu, Constance Larrieu, Adrien Michaux

« J’veux un enfant ! », hurle-t-elle le jour même de ses noces, basculée sur la table de la cuisine, son mari entre ses cuisses et son voile de mariée sur la tête. C’est ainsi que parfois, juste après l’amour, on peut entendre les premiers cris d’un bébé nouveau-né… immédiatement suivis par ceux du bébé grandi, devenu jeune fille aux lèvres peintes de rouge sang, cris qui font naître sur le visage de sa mère une frayeur visible, laquelle, de stupeur, écrase rageusement sa dernière cigarette… : « Je suis Jésus ! Vous faites Joseph et Marie ! ».

de g. à dr. : Constance Larrieu (Liv), Adrien Michaux (Sigurd) et Hélène Babu (Gudrun)

Photo Alain Julien

Où allons-nous ? Serions-nous chez les « fous » ? Ainsi campée, l’atmosphère est étrange… L’inquiétude éventuelle est vite dissipée, car la distanciation, la causticité, l’humour et la dérision prennent aussitôt le pas sur cette histoire de famille d’apparence iconoclaste. C’est cette contraction du temps qui, sur trois générations de femmes (de la grand-mère à la petite fille) donne le ton. Par une identique méfiance des hommes, Gudrun 1 et 2 (fantastique Hélène Babu) et leur fille et petite-fille Liv (Constance Larrieu)  réitèrent à l’infini leur aversion pour tout ce qui touche au sexe, à la constante dépendance des exigences masculines et aux dégâts qui en résultent.

Et les hommes dans tout ça ? Ici, ils sont tous réunis en un, à la fois mari et père : Sigurd (Adrien Michaux), qui a la particularité de parler de lui à la troisième personne, en aparté, dès lors qu’il s’apprête à transgresser les règles de bonne conduite conjugale et paternelle, comme pour se disculper par avance d’un méfait à venir. « Il fallait bien qu’il pense un peu à lui-même ! », répète-t-il à maintes reprises, à l’adresse du public, avant d’aller boire un coup en ville, au bal avec ses potes, ou de finalement quitter les siens, en désertant le domicile familial…

Photo Alain Julien

Pour comprendre ce dédoublement de personnalité, revenons à Arne Lygre, jeune auteur et dramaturge norvégien de ce pamphlet expiatoire, qui s’en explique dans un autre ouvrage, Homme sans but : « C’est comme si mon ombre n’était pas mon ombre mais celle de quelqu’un d’autre que je paye pour superposer son ombre à la mienne ». Pratique, en effet, le « coup » de l’ombre… C’est sans doute derrière elle que Sigurd s’abrite pour ne pas aborder frontalement les problèmes.

De cette lâcheté masculine apparente, les trois femmes s’ emparent successivement comme d’une arme de poing, dont elles se serviront, hélas, à des fins tout autant dévastatrices, en s’opposant violemment les unes aux autres. Pour se libérer du carcan de soumission qui les oppresse depuis toujours, les deux Gudrun, puis Liv, s’invectivent et s’insultent à tout propos, se blessant et s’humiliant mutuellement à mort, en cherchant à se sauver. Au bout du compte, Liv à son tour fera ses valises, abandonnant sa mère sur le champ de bataille, la laissant à ses casseroles et à sa rage…

Hélène Babu (Gudrun)

Photo Alain Julien

Et si Sigurd avait raison ? « Il avait poussé de travers. Il n’avait pas assez de place, pas assez d’air. Il était trop serré contre… ». Manque de place pour tout le monde ; manque d’air aussi… Et si nous apprenions un jour, enfin, à « respirer » ? Jolie rime avec « respecter »… l’autre…

Véronique Blin