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Le Suicidé

De Nicolaï Erdman

Mise en Scène Patrick Pineau

Avec Anne Alvaro, Hervé Briaux, Patrick Pineau…(15 comédiens)

Au début, on pense à des petites maisons « gigogne », plantées au milieu de nulle part, comme bousculées par quelque tremblement de terre récent : fondations en quenouille, enchâssées de travers dans le sol ; portes en biais, désuètes et d’apparence inutilisables en tant que telles ; désert total ; silence absolu ... A cour, un long mur gris, sinistre et froid, surmonté de projecteurs à la lumière blafarde, semble observer, de loin, cet étrange puzzle… Plus tard, ayant changé de face, il deviendra cimetière… Plus tard aussi, les maisonnettes remises « debout », s’aligneront, identiques, rappelant certains baraquements de bien triste mémoire… Aux deux extrémités du mur,  ne manqueraient plus que des miradors…

Il s’agirait, pourtant, d’une «  comédie russe »… Avec un tel prologue, on serait en droit d’ en douter… Mais nous n’en sommes pas là… Après un temps indéfinissable, l’une des « maisons » s’anime enfin : une femme en soulève le pan frontal. A l’intérieur, curieusement, tout est droit : un lit, une table, une commode… une chambre, en somme. Tandis que Sénia bâille en soulevant l’auvent, se plaignant d’être réveillée en pleine nuit, on entend la voix de Semione, son mari, grogner dans le noir du fond de son lit : Qu’as-tu fait du saucisson de foie de midi ? Je veux mon saucisson !  Ouf ! On va peut-être rire… Où est mon pantalon ? Un homme sans pantalon est comme un homme sans yeux : ça ne peut aller nulle part ! (...) Tant pis, je vais me tuer aux cabinets !

Oui, on va rire, parfois jaune quand la bêtise humaine est par trop manifeste, mais la loufoquerie des répliques et la dérision du propos emporteront la mise. Se suicider pour un bout de saucisson ? Paroles en l’air ou envie de faire parler de soi ? Ce qu’un vivant peut penser, seul un mort peut le dire, met l’auteur Erdman dans la bouche de Sermione.

Voilà bien ce à quoi Patrick Pineau s’est attaché à nous montrer, par sa mise en scène saccadée et ultra rapide, sortant la pièce de son contexte d’écriture « soviétique » (seconde et ultime pièce de Nicolaï Erdman, en pleine gloire stalinienne, dénonçant par le grotesque son industrialisation et son collectivisme forcenés),  pour la rendre terriblement vivante aujourd’hui : au silence initial, presque pesant, succède l’ ahurissant manège de tous les habitants de ce curieux « village », lesquels, alertés par la rumeur qui court de bouche en bouche sur l’envie de suicide du malheureux Sermione, sortent tour à tour de leur « boîte » et l’enjoignent d’exécuter son dessein, pour la Cause, en mettant effectivement fin à ses jours. Par la pression sociale exercée à son endroit à partir d’une simple « broutille » charcutière, Sermione se voit aculé par la meute acharnée de ses voisins, qui le pressent de toutes parts en une ronde étourdissante. Date et heure sont même prévues…

Patrick Pineau (Sémione Sémionovitch)

Photo Ange Esposito

Ce pourrait être une tragédie… C’est à mourir de rire… Mais attention, Erdman nous dit aussi ceci : le poids de la rumeur, les dégâts que des propos déformés ou des sources non vérifiées peuvent engendrer sont considérables. Et Pineau, épaulé par des comédiens remarquables, nous montre avec force que derrière la farce d’antan, construite par son auteur contre un régime précis, se cache une menace tout aussi valable ici et maintenant :  l’aveuglement du monde, acharné à courir à sa perte.

Véronique Blin