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PANORAMA 2011
Petit rappel : le Panorama est issu d’une section qui avait été créée par un cinéphile passionné, Manfred Salzgeber. En période de guerre froide, il voulait faire connaître des actualités et des documentaires des pays de l’Est que la Berlinale pouvait obtenir grâce à son statut particulier, mais qui restaient invisibles au commun des mortels. Son idée était ensuite de permettre aux journalistes et cinéphiles présents au Festival de Berlin de compléter leurs connaissances par une section entièrement constituée par ces actualités et ces documents (Dokumente) venus du monde entier. Très vite cette section a été consacrée aussi à la promotion d’un cinéma différent, trans- et - gender. Mort du Sida, son nom impulse quelques initiatives qui vont toujours dans ce sens : L’édition Salzgeber (éditeur de DVD) et un Prix Salzgeber qui permet d’éditer le film primé et de promouvoir sa diffusion en Allemagne.
Sous von Hadeln, directeur de la Berlinale jusqu’en 2001, cette section a créé son Prix «Teddy », qui prime le meilleur film contre l’homophobie (souvent gagné par notre duo national Ducastel & Martineau). Cette année, c’est Céline Sciamma (L’année des pieuvres) , qui reprend le flambeau avec Tomboy, son deuxième long-métrage. Sortie prévue le 20 avril.
Bref, le Panorama de Wieland Speck est devenu une mini- Berlinale où se côtoïent d’une façon pas toujours lisible des films qu’on n’a pas osé mettre en compétition, comme Tambien la lluvia (Même la pluie) d’Iciar Bollain (sorti à Paris, il y a des semaines déjà, ce film peut-il être montré encore dans un Festival de catégorie A ?). Il y avait des documentaires comme dans la sous-section « Panorama Dokumente », films qui auraient pu être programmés dans les « Spécials » de la sélection officielle, en
tant qu’hommage à un grand cinéaste disparu. Des films comme le José Padilha No 2 de Tropa de Elite (le No 1 avait été primé en compétition), dans l’autre sous-section « Panorama Special » aurait facilement trouvé sa place au Forum, comme le film sur l’écrivain et homme de théâtre Thomas Brasch. Le nombre des films sélectionnés par le Panorama rend quasiment impossible de rendre compte de cette section dans sa totalité.
Fidèle à ce principe, on se contentera de parler de deux documentaires de la section « Dokumente » du Panorama, des films particulièrement révélateurs de ce qui est dit plus haut : Mondo Lux : Die Bilderwelten des Werner Schroeter et Brasch Das Wünschen und das Fürchten. Mondo Lux est un film d’Elfi Mikesch, réalisatrice et chef-opératrice de plusieurs films de Werner Schroeter , dont son film culte : Le Roi des Roses. En tant que directrice de la photographie, Mikesch a signé plusieurs films de Schroeter : Malina (d’après Ingeborg Bachmann avec Isabelle Huppert), Poussières d’amour, Deux (Isabelle Huppert, Jean-François et Robinson Stévenin)… Lors de la rétrospective des films de Werner Schroeter à Paris au Centre Pompidou, Elfi Mikesch présentait des extraits de ses dernières mises en scène : Antigone/Elektra (Hölderlin et Hofmannsthal) et une captation d’un des Chants de Maldoror de Lautréamont. Ces matériaux font maintenant partie du film Mondo Lux. Ils ne constituent néanmoins qu’une petite partie de cette oeuvre foisonnante et riche, véritable relevé d’activités et journal intime d’un grand artiste, Werner Schroeter. La caméra de Mikesch suit ce créateur acharné, infatigable, amoureux du bel canto, dévoué à Maria Callas. Passionné par la voix, rapatriant dans son univers une gestuelle venue de loin, créant et révélant des interprètes hors normes, toujours des artistes complètes, aptes à jouer, danser, mimer, incarner, réciter, pleurer - chez Schroeter on pleure des larmes de sang-, leur donnant des noms étranges comme celui de Magdalena Montezuma, célébrant la beauté d’une Christine Kaufmann, donnant corps à ses fantasmes où les grandes prêtresses, de la phytie venue d’un autre temps à la mère abusive d’aujourd’hui, célèbrent des cultes obsolètes, mais jamais ridicules, qu’il rend sublimes pour toujours.
Des extraits de ses films n’illustrent pas seulement Mondo Lux, mais incarnent et traduisent ce travail et constituent un hommage exceptionnel à un créateur hors norme en montrant le prisme complet de ses activités. Werner Schroeter est un travailleur acharné qui ne s’accorde pas le moindre répit. On le sait condamné quand il montre à Venise Nuit de chien. Wim Wenders et le Jury lui remettent un prix pour honorer le travail artistique de toute une vie. Cela lui donne l’énergie de continuer encore. Il arrache donc à la maladie ce dernier film flamboyant sur la fin du monde : Nuit de chien (Pascal Greggory, Sami Frey) et s’est obstiné à donner une autre définition de l’amour sublimé dans les arts, dont le cinéma ne serait qu’une ramification parmi d’autres.
Elfi Mikesch, elle- même réalisatrice de films de fiction et de documentaires, est une chef-opératrice exceptionnelle et elle connaît Werner Schroeter depuis toujours. Tout cela fait que Mondo Lux est devenu un film magnifique. C’est aussi un essai sur la création, car Schroeter parle de ce processus qui l’habite et qui le fait vivre. Ainsi a-t-il pu créer jusqu’au dernier jour. Mikesch le connaît, leur premier travail en commun était Salomé, tourné au Liban où elle assuma plusieurs postes : photographe de plateau, costumière et maquilleuse. Elle l’écoute, l’enregistre, montre leurs points d’accord qui sont profonds et nombreux et se cristallisent toujours autour de la création. Elle le comprend sans paroles et le guette avec amour. En l’observant en direct et aussi dans les « Kulissen » (le décor), nous assistons à l’émergence d’une création toujours et à nouveau renouvelée. Werner Schroeter lui dit, « nous nous comprenons, car nous avons le même regard ». Mikesch capte cette vie qui est devenue création ininterrompue, où se succèdent conversations avec les amis-amants comme Rosa von Praunheim et où l’on creuse un texte, améliore la mise en scène des pièces ou des opéras, supervise le doublage en allemand d’un film tourné en français. Schroeter dirige tout, toujours de la même façon : exigeant et intransigeant comme avec lui-même.
Brasch – Das Wünschen und das Fürchten (Brasch - le désir et la crainte/ l’angoisse) de Christoph Rüter, avec Thomas Brasch. Thomas Brasch, cinéaste et écrivain, ami de Volker Koepp, compagnon de Katharina Thalbach (une des grandes actrices de la RDA passée à l’ouest), devenue aussi metteur en scène. En somme, on ne peut imaginer deux personnalités plus contradictoires que Schroeter (underground) et Brasch (politique) qui attaqua frontalement le pouvoir en place. Schroeter est né avant la création de la RDA, en Thuringe. Brasch, né à Londres, s’y est installé avec ses parents après la création de l’Etat est-allemand. Il incarne le destin de l’intellectuel de la RDA, mis sur la touche parce qu’il proteste contre l’écrasement du printemps de Prague. Envoyé en prison, il ne sortira qu’à la condition de quitter ce pays sans pouvoir y revenir. Expulsé vers la RFA, alors que son livre Vor den Vätern sterben die Söhne (Les fils meurent avant les pères) va paraître à l’ouest (Rotbuch), il écrit, traduit, met en scène et tourne ses films encore aujourd’hui emblématiques : Engel aus Eisen (l’unique film sur la Blockade de Berlin et l’histoire du dernier bourreau en exercice), Domino, Welcome in Germany (sélectionné à Cannes), avec Tony Curtis dans un rôle dramatique insoutenable. Les quelques extraits de ses films donnent une grande noblesse à ce documentaire bien décevant sur un plan cinématographique. L’auteur du film montre l’homme Thomas Brasch au terme de sa vie : malade, tout ce qu’il dit, il le fait, les yeux levés vers la caméra. Il surprend par l’extrême subtilité de son analyse de la société, du monde du spectacle et de l’écriture et même de son habitat.
De son appartement, on voit le Berliner Ensemble, modèle d’un théâtre prolétarien voulu par Brecht et lieu de ses mises en scène emblématiques. Pour Thomas Brasch, c’est une référence, tout comme Shakespeare, qu’il traduit à nouveau et qu’il modernise. Son écriture, c’est son combat pour vivre malgré tout jusqu’au dernier souffle.
Schroeter et Brasch étaient cinéastes, aimaient le théâtre, faisaient des mises en scène souvent controversées. La ressemblance s’arrête là. Brasch représente par son parcours (fils d’un haut fonctionnaire, élève d’une école d’élite), emprisonné pour avoir désapprouvé le printemps de Prague, la lutte difficile avec et contre le père et l’autorité qui empoisonne la vie et ne permet pas réellement l’épanouissement. Brasch était écrivain, penseur et philosophe, avec des prises de position très originales sur le passé de l’Allemagne. On devrait éditer en France ses films et ses livres.
Dans le domaine de la fiction, je n’ai vu que quelques films qui ne méritent pas une critique très approfondie. J’ai apprécié en revanche Here de Braden King, une sorte de road-movie, un docu-fiction où un géomètre-topographe venu des Etats Unis, parcourt l’Arménie pour établir des cartes-satellites. « Premier film américain jamais tourné en Arménie ! » dit le réalisateur Braden King. Une rencontre avec Gadarine Najarian (Lubna Azabal), photographe en recherche d’elle même et de ses racines, permet au géomètre Will Shepard (Ben Foster) de se frotter à une géographie non prévue. La carte amoureuse et les sensations vécues se superposent sur la photo satellite d’un pays. Cet imprévu va complètement bouleverser la donne. Un film qui révèle la beauté de ce pays mal connu et les problèmes sentimentaux d’une génération en quête de lien.
Evidemment, le film ne pourra nous faire oublier le délicieux Calendar d’Atom Egoyan. Mais c’est un beau film sur un pays méconnu et l’imprévu des rencontres.
Heike Hurst
(1) Rétrospective Werner Schroeter au Centre Pompidou du 2/12/2010 au 22/02/2011