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Le Cheval de Turin

de Béla Tarr

Avec Janos Derzsi, Erika Bok, Mihaly Kormos

Bela Tarr

Si Beckett m’était conté… Dans Fin de partie, lorsque Hamm demande à son domestique Clov de monter sur l’échelle pour aller voir « ce qui se passe dehors », tout en haut du mur intérieur de leur maison-prison, par le minuscule vasistas qui tient lieu de fenêtre et seule source de lumière dans ce gourbis obscur, la réponse du fidèle serviteur tombe comme un couperet : « Quelque-chose suit son cours… ».

Cette phrase du grand Samuel, apparemment vague et pourtant si précise, au mot près et superbe condensé de sa signature, court, va et revient tout au long du nouvel opus du  magistral cinéaste hongrois, Béla Tarr.  Lequel n’a jamais caché son admiration et son respect pour le dramaturge britannique, ni l’influence qu’il a eu sur son travail. Même clair/obscur permanent ; mêmes doutes ; mêmes interrogations sur l’absurdité du monde. Adepte forcené des didascalies, dont il couvrait le moindre de ses manuscrits - les dépassant presque en nombre de lignes – le Maître/auteur de En attendant Godot  a trouvé Elève à sa mesure…

On « attend » beaucoup en regardant Le cheval de Turin… Mais quelle ardente attente ! Nourrie de mille « rien », elle développe une longue et intense réflexion sur l’état de notre terre, désertée de tout sentiment, voire de toute morale, seulement habitée par la peur.

Le film débute par le seul et unique geste de tendresse dont le spectateur pourra être témoin : en un long plan-séquence de près de dix minutes, la caméra de Béla Tar suit et tourne autour, sans la quitter d’un sabot, la course éreintée d’un cheval fourbu, qui vient d’être frappé par son maître, sous le regard affolé d’un certain Friedrich Nietzsche… qui tenta de s’interposer en entourant de ses bras l’encolure de l’équidé. En vain. Le cocher frappe à nouveau l'animal, le forçant à quitter la ville… Le célèbre philosophe fera un ultime commentaire à l’issue de cette altercation, avant de sombrer dans le mutisme et la démence, qui l’accompagneront jusqu’à sa mort, dix ans plus tard : Nous ne savons pas ce qu’il est advenu du cheval…

Béla Tarr, lui, prend le relai de cette furtive  apparition et décide de suivre cet étrange équipage, cocher, charrette et cheval confondus… Certes, nous sommes encore loin du record de Tarkovski et ses treize minutes d’ouverture de son sublime Sacrifice. A fortiori, loin aussi de l’heure et demi du plan-séquence de Sokourov dans sa Maison Russie, tourné d’un unique trait dans le dédale des galeries du Musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg… Il n’empêche : en sept minutes lui collant à la peau, du mors jusqu’à la queue ; du lourd harnais jusqu’aux oreilles ; de la robe grise trempée par l’effort aux œillères sombres serrées sur le front, l’animal est l’objet de toute son attention et sa caméra, celui  d’un tournoiement magnifique, en noir et blanc de toute beauté, où toutes les nuances de gris se disputent la lumière, rare...

Erica Bok

Le plan-séquence prend fin à l’orée de la ferme perdue en rase campagne, où l’homme habite avec sa fille, dans la plus grande austérité : une cruche d’eau sur une table ; deux couchettes de part et d’autre de deux minuscules fenêtres ; un poële à bois et quelques lampes à huile… Attenante, une grange avec de la paille pour leur unique  bête. Plus loin, un puits…

Bien peu de mots échangés entre père et felle : C’est prêt… (quand leurs deux patates chaudes quotidiennes arrivent sur la table) ; Va te coucher… ;  Et ça recommence… (dehors, la tempête fait rage) ; Nous devons manger !... Ponctuée de corvées d’eau, de bois ou de litière, la vie suit son cours, bien monotone et sans espoir. Rancoeurs  enfouies, haines inavouées, solitudes absolues additionnées. Jusqu’au jour où il n’y a plus rien… Quelle obscurité ! Allume les lampes ! crie le père. Plus d’eau dans le puits, plus de bois dans le poële, plus d’huile pour les lampes… A côté, le cheval, épuisé, a déclaré forfait…

Chacun assis sur « son » tabouret, devant « sa » fenêtre, regarde le temps passer, jusqu’à ce que la pénombre soit totale… et que l’écran s’éteigne… mais… au bout du bout du compte, Quelque-chose suit son cours…

Véronique Blin