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THE TREE OF LIFE
De Terrence Malick
Avec Brad Pitt, Jessica Chastain, Sean Penn

Dès l’annonce du Festival, dans notre « Focus » initial consacré à l’immense cinéaste américain, on le craignait, le redoutait, le pressentait presque : notre déception cannoise fut à la hauteur de l’attente avide que l’on avait de son nouvel opus… L’Arbre de Vie de Terrence Malick nous a laissés défaits, à quelques scènes près, d’où l’émotion jaillit enfin, grâce à l’interprétation d’une mère idéale (Jessica Chastain, inouïe) et de son fils aîné Jack, ado de quatorze ans (Hunter McCracken, jeune inconnu non professionnel mais fort prometteur…), dont l’éveil des premiers émois amoureux, filmés avec génie, pudeur, grâce et angoisse mêlés, nous a noué la gorge et fait pleurer les yeux… Là en effet, le grand Malick fut de retour… avec ses images superbes, inimitables.

Le Big Bang selon Malick
Pour le reste, non content de nous infliger d’emblée dix bonnes minutes de sa vision personnelle d’une apocalypse imminente - partant du « Big Bang » initial jusqu’à l’amer constat du gâchis actuel, à grand renfort d’images de synthèse fulgurantes, d’un tremblement de terre à un tsunami, ou d’une éruption volcanique (Haroun Tazieff fit mieux, en vrai…) à une chute d’eau vertigineuse (celles du Niagara le sont aussi…) – il nous ressert les mêmes à la sortie, au cas où nous n’aurions pas « saisi »…On aura droit à tout : de la naissance de la vie dans l’eau - la petite « fée Clochette », étrange paramécie multicolore de l’inoubliable Abyss du grand Cameron était plus émouvante – aux gigantesques flèches des buildings futuristes d’aujourd’hui, en passant par les inévitables dinosaures (vestiges des décors de Jurassik Park ?) et autres incontournables batraciens de nos origines, rien ne nous sera épargné…

L'arbre de vie
A grand renfort de versets bibliques – Job 38 : Où étais-tu ? Tandis que je te cherchais ? – et de leçons de morale à deux balles sur les bienfaits de Dame Nature ayant pour objectif salvateur une réconciliation planétaire : Quel triomphe tout autour ! Arbres, oiseaux, forêts, et moi je ne suis rien ! Malick nous dresse par le menu le tableau de son évolution spirituelle personnelle, dont on se tape copieusement.

Magnifique Jessica Chastain (Mère Suprême)
Et que dire de cette scène finale (juste avant le « re » Big Bang en boucle), d’une grandiloquence insupportable, où l’on voit une foule bigarrée d’humains de toutes origines converger lentement vers le centre d’une plage immense, à l’instant précis du ressac, à marée basse, lorsque la mer se retire en laissant derrière elle une flaque dans laquelle tous ces braves gens pataugent, rejoignant cette mère autrefois éplorée, acceptant enfin de faire le deuil de son enfant et partant de dos, vers le soleil couchant, les bras en croix (le Christ serait-il une femme ?), sur l’air de « Aimons-nous les uns les autres, le monde ne s’en portera que mieux »…ou encore « La seule chance d’être heureux est d’aimer »… Ben voyons !
Entre ces deux extrêmes (du Big Bang au Big Boum ?), hauts en couleurs et en sons tonitruants, l’histoire d’une famille…, dans l’Amérique profonde des années cinquante, ponctuée entre chapitres de savants effets d’ « économiseur » informatique, flamboyants pixels ondoyant sur un écran vide…

La famimme O'Brien au complet
Une famille, donc, frappée par la mort brutale de l’un de leurs trois fils, dont on ne saura rien d’autre que ce télégramme délivré par porteur spécial au creux des mains d’une mère anéantie de chagrin. Pas plus qu’on ne saura duquel des trois il s’agit, ou des circonstances de son décès. Peu importe : sur les conseils de sa belle-mère, elle rapatrie ses souvenirs, les conviant à soulager sa détresse.
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Jessica Chastain (Mme O'Brien) et Brad Pitt (son mari)
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Brad Pitt et son fils Kevin
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Nous ne dirons rien du père (Brad Pitt, transparent), autorité militaire éduquant ses enfants d’une discipline de fer ; ni du fils Jack à l’âge adulte (Sean Penn, dont l’apparition plus que furtive est dénuée d’intérêt…). Attardons-nous en revanche sur cette mère aimante et son Jack pré-pubère, soudain pris au corps et au cœur par l’élan des premiers émois amoureux…

Scène de famille
Amour interdit d’un fils pour sa mère. Amour reporté sur la femme du voisin, épouse maltraitée par un mari violent, aussi brune que cette mère est rousse. Amour naissant épié à la nuit tombée, dissimulé derrière un arbre, ou en plein jour, alors qu’un vent léger soulève le bas de la robe, tandis que la jeune femme étend son linge au soleil… Envie soudaine de la protéger, de la défendre contre l’agresseur… Et puis ce jour où, profitant de son départ en courses sans fermer sa maison, le jeune garçon s’introduit dans le « Temple » de sa quête encore inconnue. Restant dans l’entrée, son œil circule sur tous les objets féminins qu’il rencontre, s’attarde et s’interroge. Au pied de l’escalier qui monte vers la chambre « sacrée », il hésite et se lance. Interdit sur son seuil, il regarde les lourds rideaux de brocard onduler sous la brise ; le somptueux tissu recouvrant le lit conjugal ; les meubles délicatement ouvragés… Il craque pour la commode et s’y précipite enfin, ouvrant vivement les tiroirs, enfouissant son nez dans la lingerie fine, jetant son dévolu sur une fine chemise de nuit ornée de dentelle blanche, immaculée… qu’il déploie sur le lit, tel un trophée aux courbes évocatrices… Coupé !

Formidable Hunter Mc.Cracken (L'ainé des 3 fils, Jack, jeune)
... On le retrouve dans la rue, éperdu et défait, courant à perdre haleine, serrant dans son poing fermé l’objet tant convoité… Cherchant à s’en démettre, mais sans l’abandonner, il bondit de champs en pâtures, de ruisseaux en rocailles, jusqu’aux abords d’un lac où il tente de le dissimuler sous un arbre mort couché là, se ravise, le reprend, pour finalement l’allonger sur la surface liquide et miroitante. En s’éloignant doucement au fil de l’eau, le vêtement nocturne reprend peu à peu les jolis contours d’un corps féminin…
Ces quelques scènes, trop rares, placées comme un souffle au milieu du sirop, sauvent le film de la guimauve ambiante qui vous colle à la peau pendant deux longues heures et vingt minutes. Elles sont la magnifique preuve que c’est bien Malick qui est aux manettes. Seul un cinéaste de sa trempe pouvait à ce point rendre « visibles » des sentiments aussi troublants.
Nous ne retiendrons qu’elles… mais pour longtemps.
Véronique Blin