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33e FESTIVAL INTERNATIONAL DES FILMS DE FEMMES
CRETEIL
(25 Mars au 3 Avril 2011)

Dédiée à Maria Schneider, disparue, actrice magnifique, que sa prestation dans le Dernier Tango à Paris aux côtés de Marlon Brando devait poursuivre toute sa vie, cette 33e édition du Festival montrait un film où elle incarne une prisonnière libre pour 24 heures (Au pays des Juliets de Mehdi Charef et Merry go round, un Rivette fantastique, où elle est époustouflante).
Le Festival avait pour thème : Au Sud de l’Europe (ou faudrait-il dire « toutes les femmes de toutes les conditions du Sud de l’Europe »…). Cette thématique orientée a été incarnée par les films réalisés par la toute première documentariste italienne Cecilia Mangini, qui travaillait avec Pier Paolo Pasolini, -un choc, une découverte-, des réalisatrices confirmées comme Teresa Villaverde (son film Transe de 2006 est un réquisitoire contre le trafic de femmes des pays de l’Est plus ou moins kidnappées et prostituées de force… à recommander à Roselyne Bachelot !) Et les films les plus importants de Pilar Miro, Maria de Medeiros, ainsi que par des films emblématiques écrits par des femmes scénaristes célèbres comme Suso Cecchi d’Amico (Nuits blanches) et un très joli film de Francesca Comencini Lo spazio bianco (en avant première), qui confronte l’histoire d’une juge menacée par la mafia avec la solitude d’une femme qui vit un drame personnel, complètent le tableau.
Le tout était encadré par l’hommage à une actrice connue : Carmen Maura (1). Occasion de revoir ses films avec Almodovar (Pepi, Luci, Bom et les autres filles du quartier, Volver et assister à sa prestation extraordinaire dans le film de Nadir Mokneche Le harem de Madame Osmane, bref, des films étonnants qui n’ont pas toujours rencontré le succès qu’ils auraient mérité. La découverte de Cecilia Mangini, première documentariste italienne, reste néanmoins l’événement majeur de ce coup de chapeau aux cinéastes et écrivaines de cinéma des pays du Sud. Cécilia Mangini a travaillé avec d’autres documentaristes, Lino del Fra et des critiques, Lino Michiccé en particulier, pour réaliser un film d’archives exceptionnel : All’Armi siam Fascisti « Nous voulions raconter aux Italiens, 15 ans après la fin de la guerre et 17 ans après la chute du fascisme, ce que le fascisme a été pour notre pays. Nous qui l’avions (…) subi et aimé (car gamins, nous l’aimions), nous avions une dette à régler. (…) A l’intérieur de chaque image capturée par la caméra, il y a toujours un moment de vérité, de vérité historique. Nous avons réalisé All armi siam fascisti en n’utilisant que du matériel d’autrui. Ce même matériel qui avait pour but de glorifier Hitler et le nazisme, Mussolini et le fascisme, montrait clairement que ces régimes étaient des dictatures féroces. La vérité historique des images de propagande allait au-delà des intentions de ceux qui les avaient tournées ». Cécilia Mangini parle aussi dans ce texte des victimes des manifestations de Gênes, de Reggio Emilia, de Palerme et des grèves antifascistes de 1960 où tant de jeunes manifestants sont morts pour la liberté (2). Le film était sorti en 1961 et aussitôt interdit à la diffusion. Les courts-métrages de Cécilia Mangini en revanche ont été diffusés avec succès. Ils ont gardé leur mordant, un ton libre, intelligent et drôle, loin d’un formatage d’images ou de pensée. Essere donne (Etre femme) montre en quelques séquences un devenir femme qui se termine fatalement à la maison avec plein d’enfants et en usine avec des gestes répétitifs abrutissants. Mais Mangini montre en même temps que sans le travail des femmes, pas de richesses, ni à la maison ni dans le pays. Felice Natale (Joyeux Noël) tourné en 1965 comme Essere donne , sont toujours très actuels. L’emprise du commerce sur les valeurs (amour, famille) est évidente et elle s’amuse de l’aspect mercantile prononcé de Noël. C’est drôle, pertinent et impertinent ! Une bouffée d’air, un montage novateur, une commande du parti communiste où on lui a laissé entière liberté. Mais son film le plus bouleversant reste la captation de quelques instants de gamins des villes qui s’égayent dans un marais, interdit par ailleurs à la baignade : Canta delle marane (le chant des marais), film que Pasolini éclaire d’un texte poétique qu’il dit lui-même. Inoubliable, comment un garnement retire avec ses orteils un pauvre billet d’une lire de la poche d’une culotte élimée d’un de ses camarades de jeux.
Puis, une exposition ouverte pendant la durée du Festival permettait d’apprécier son œuvre photographique. Comme le dit un admirateur de ses photographies en noir et blanc : « on aimerait rencontrer toutes les personnes qui sont sur vos photos ! ». A côté de l’émerveillement que provoquèrent donc ces vieux films de Mangini et ses photos dûes à son regard exceptionnel, les films des compétitions diverses furent intéressants, car témoins de notre vie et de notre époque. Mais rares étaient les films qui osaient quelque –chose, que ce soit par la prise de vue ou par le récit. Jacqueline Zünd, (Suisse) regardait avec compassion les dormeurs insomniaques aux quatre coins du monde : Goodnight nobody. Son film reçut le prix « Anna Politkovskaïa » du meilleur documentaire. Il se passe presque complètement de nuit, ce qui donne un charme particulier à ce récit original sur des gens qui ne dorment jamais, disent-ils. (Son film avait été remarqué et distingué à Leipzig).
Juanita Wilson (Irlande-Macedoine) témoigne des crimes de guerre commis par les serbes contre les femmes et comment une jeune institutrice, enlevée par erreur avec toutes les femmes d’un village, essaie de survivre à la barbarie et se découvre des trésors de volonté et de résistance. As if I’m not there (Comme si je n’étais pas là) est un film brutal et sensible à la fois, qui apporte un témoignage inédit à la question de la violence et des viols commis en ex-Yougoslavie. C’est ainsi que la réalisatrice complète assez sobrement (par des témoignages recueillis qui ont servi de base au scénario), ce que nous savons déjà de l’indicible horreur. (Meilleur long-métrage de fiction, Prix du public).
Une coréenne échouée à Paris, Hyun Hee Kang, a dessiné un petit chef d’œuvre sur son appréhension de la pilosité des mâles français : Chacun son goût est à mourir de rire et ne dure hélas que deux minutes. On n’oubliera pas les poils rasés qui forment un cœur… quand il y a encore de l’espoir. (Meilleur court- métrage dans la section : Programmes courts et création de Canal Plus.)
Anne Villacèque avec E-Love (3), est à l’opposé de ce travail militant pour la reconnaissance des différences dans l’estimation pas toujours délicate des dégâts psychologiques subis par les femmes. Dans son film, une femme voudrait rencontrer librement des hommes de son choix via Internet (d’où ce mystérieux E-Love dans le titre). Elle est la bonne épouse de 50 ans qui découvre que son mari part avec une femme beaucoup plus jeune… Anne Consigny, qui l’interprète, est proprement stupéfiante de beauté et de justesse dans le jeu. Pourquoi cette actrice extraordinaire est-elle toujours « la femme de… » ? (voir Rapt de Lucas Belvaux ou même la série Les beaux mecs ou elle transcende malgré tout les propos convenus et vulgaires). Pourquoi n’est-elle davantage utilisée à sa juste valeur ? Anne Villacèque fournit un récit palpitant où tous les autres aspects de la vie d’une femme sont présents : le travail, la fille, les amies, la famille, les mères et l’anniversaire à fêter etc. C’est par ailleurs la découverte du sexe « libre » et l’apprentissage de l’approche des hommes, tous différents. Malgré ce sujet casse- cou, le film est drôle et poignant : un film de cinéma qui parle de cinéma et des amours qui font pleurer. Financé par la télévision, le film aura du mal à sortir au cinéma. Agissez, manifestez, faites quelque -chose pour que cela ne soit pas définitif. Ce plaisir d’un cinéma intelligent et drôle, nous en avons toutes et tous besoin !
Heike Hurst
(1) Toujours projeté à Paris : Les femmes du 6e étage de Philippe Le Guay, où Carmen Maura campe une bonne espagnole
(2) Le gouvernement de Tambroni (démocrate-chrétien), voulait intégrer les néo-fascistes au gouvernement en 1960, ce qui déclencha des manifestations populaires.
(3) Anne Villacèque a réalisé des documentaires. Grand succès critique avec Petite chérie mais Riviéra (film formidable avec Miou-Miou et Vahina Jocante), n’a pas trouvé son public. E-Love était sélectionné par le Forum de Berlin 2011.