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LOCARNO 2011
3 - 13 août

Spectacles et Résistance !
Prenons Shinji Ayoama, dont le coup de maître Eureka, en 2000, résonne encore dans notre mémoire de spectateur. On peut aborder son film Tokyo Koen récompensé à Locarno comme ont fait beaucoup de personnes quand ils ont vu le film de Tran Anh Hung d’après Murakami : Norwegian Wood (La ballade de l’impossible). Irrités par l’intrigue, la mise à nu des tourments des cœurs, le caractère irrésolu des sentiments, tout le monde apprit après coup que le film avait tracé son sillon, enrichi leur mémoire d’un exemple particulièrement raffiné de la complexité des liens entre les gens. Les spectateurs de Tokyo Koen (adapté d’un roman de Yukiya Shoji), vont faire la même expérience. Ce jeune homme, Koji, qui photographie sur la demande de son mari une femme et sa petite fille dans tous les parcs de la ville, est assez perdu, loin d’affirmer ses goûts artistiques et ses choix esthétiques. Entouré de femmes épatantes, Miyu, une amie, Misak, sa demi-sœur, le patron d’un bar où il travaille, Koji n’a guère l’occasion de réfléchir sur lui-même, de regarder vraiment autour de lui, alors qu’il a l’œil braqué sur son appareil photo presque toute la journée. Il ne constate même pas la ressemblance troublante entre la femme du parc et sa propre mère, elle aussi photographe, dont le portrait immense décore sa chambre. Même la cohabitation avec un zombie inoffensif et amical ne tire pas Koji d’une profonde torpeur existentielle. Et pourtant, objet de désir, il déchaîne les passions. Les changements de son existence, il les doit à la perspicacité des femmes qui l’entourent. Ainsi son amie Miyu découvre le mouvement inhérent aux visites des parcs de cette femme, décrivant une « spirale ». Ce mot a un sens que le photographe ne peut connaître, mais qui comble le mari commanditaire et met un terme heureux à son travail. (Pardo d’Oro spécial à la carrière).

Haruma Miura dans Tokyo Koen
Être à l’écoute des femmes, des jeunes, pour faire une révolution de vie et d’engagement est aussi au cœur du film Low Life de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval, ajoutant un bel espace ouvert à l’édifice Klotz & Perceval, patiemment construit avec Paria, La Blessure et La Question humaine. Low Life s’appuie sur la connaissance du monde des immigrés, (cf La Blessure), sait les faire exister en territoire hostile, menacés de toutes parts. Low Life renouvelle notre émerveillement devant la chercheuse d’émotions qu’est Elisabeth Perceval, qui trouve des textes, des mots, des mots pour les choses et les sentiments qui nous bouleversent. Leur maîtrise du cinéma culmine dans l’art de raconter une histoire d’amour entre une jeune française, Carmen, et Hussain, un étudiant afghan, menacé d’expulsion car sa demande d’asile a été refusée. Un couple de toute beauté qui s’enferme dans la chambre pour échapper aux poursuites qui sonneraient le glas de leur vie commune. Car aimer un étranger, c’est entrer dans son combat et ne plus être soi-même. Des scènes grandioses d’une sorte de république de jeunes gens engagés entoure ce couple. L’amoureux de Carmen qu’elle quitte pour être avec Hussain lui garde son attachement et la protège même. Aveuglée par son amour et les terribles épreuves qui s’y rattachent, elle est même prête à en finir, mais son ancien amoureux veille.

Low Life
On peut aussi voir dans ce film le portrait d’un Rimbaud d’aujourd’hui. Son champ de bataille serait la rue, le squat et son art. Et puis il y a quelque chose de rare et de précieux dans l’élaboration de formes adéquates pour tout ce qui est énoncé. Nous vivons dans une société de surveillance et de suspicion. Plan bouleversant où Carmen va à la police pour Hussain. On la confronte avec toutes les vidéos de surveillance, elle découvre ainsi toutes les filatures dont elle a été l’objet. (cf La Question humaine). Ces plans touchent l’âme. Il y a même l’esquisse d’une histoire à suspens assez drôle où l’on glisse une lettre dans le sac à main d’une dame à qui ça ne porte pas beaucoup de chance, hélas. Mais qui mobilisera d’autres volontés et d’autres personnes. En tout cas, un film qui s’inscrit dans notre imaginaire. Que le Jury a pourtant ignoré…

Les Chants de Mandrin
Se révolter, ne jamais lâcher un combat juste, c’est aussi la déclaration de guerre de Rabah Ameur-Zaïmèche. Aguerri depuis Wesh Wesh…, Number One, Le dernier Maquis, sa détermination n’étonne plus. Néanmoins, Les chants de Mandrin reste un drôle de film : une « utopie poétique, lyrique et brutale » selon l’auteur, plein de fulgurances, de personnages inspirés, un Marquis en particulier, (Jacques Nolot, épatant), adepte des Lumières et de la Révolution. Il a mal aux pieds, car peu habitué aux marches de force à travers maquis et broussailles. Les bandits en vadrouille font imprimer les ‘Chants de Mandrin’ en stricte illégalité. Le philosophe Jean-Luc Nancy campe l’imprimeur, visiblement ravi de servir la cause des hors la loi. Qui continuent de se battre comme si Mandrin était encore en vie. Et qui sont poursuivis par la troupe dans un bras de fer de plus en plus impitoyable quand on regarde les pauvres affaires qu’ils troquent et échangent avec quelques marchandises de contrebande. Comme disait un critique très mal inspiré : « Pourquoi imprimer ces chants, alors que tout le monde est analphabète !! »
On ne peut ignorer la fièvre cinématographique et l’inspiration de Rabah Ameur-Zaïmèche. Envie de jouer au gendarme et au voleur ou de changer de registre ? En tout cas, un beau pavé dans la mare des produits formatés, encore un film que le Jury n’a pas vu ou n’a pas voulu voir. Ils se sont amusés sur ce tournage, ça se voit, les Ameur-Zaïmeche, Abdel Jafri et les copains avec une Irina Lubtschansky inspirée à l’image. A Paris Les chants de Mandrin ont emporté le Prix Jean Vigo, haut la main.

Hashoter (The Policeman)
Quant à Hashoter (The policeman), la réalité dépasse la fiction : La jeunesse de Tel Aviv campe actuellement dans la rue pour faire entendre son désaccord profond avec la politique menée par le gouvernement d’Israël. Quand le réalisateur Nadav Lapid écrit son film, il y a des années, personne n’était encore dans la rue, mais le film traduit bien les problèmes et les clivages de la société israélienne. Un pays divisé, car sa population, ses enfants, ne se reconnaissent plus dans la société bâtie par les parents. Il y a aussi un début de malaise dans une troupe d’élite et d’assaut, dont fait partie Yaron, le policier du titre du film, formé pour la répression du terrorisme et leurs adversaires, ce groupe de jeunes gens de bonne famille qui veulent faire la révolution en prenant les armes et les hommes les plus riches du pays en otages. Leur déclaration est très radicale et très violente, mais en fait, les policiers, convoqués non pas pour les écouter mais pour les descendre, les bernent avec une fausse équipe de télévision et découvrent avec stupeur qu’ils n’ont pas à faire à des terroristes de l’extérieur, des arabes, mais à leurs frères, sœurs, pères, cousins et amis. Un plan bouleversant montre Yaron qui vient de tuer la jeune femme brillante qui est le cerveau du groupe. Il la contemple, stupéfait, car elle pourrait être sa femme. Elle est aussi jeune et belle qu’elle (Yaara Pelzig). Nadav Lapid aimerait que ce film interpelle tout le monde pour reconsidérer leur façon de vivre et de se ‘défendre’ ou de dégainer pour réviser l’image de l’autre, qui n’est pas obligatoirement l’ennemi, se parler enfin et éviter surtout la guerre civile. (Prix Spécial du Jury)

Kelyna Lecomte dans Nana
Et même cette petite Nana (presque une docu-fiction) est une résistante née : elle ne travaille que son imaginaire, se sort toute seule de grandes aventures et d’explorations autour de la ferme du grand père, - il élève des cochons, qu’elle peut caresser - dans et hors la maison en pleine forêt qu’elle habite un moment avec sa mère, qui est à la fois très affectueuse et très paumée... Eh bien, cette petite fille, 4 ans au début du tournage, 6 ans et 20 centimètres de plus à la fin, reste debout, courageuse, seule et jamais dans les lamentations. « Tu es triste ? », dit elle à son grand père qui, accablé, la ramène de cette maison abandonnée par sa mère à sa ferme. Nana obtient le Prix du 1er film, la réalisatrice Valérie Massadian a travaillé lentement et longtemps avec sa jeune interprète Kelyna Lecomte, en l’apprivoisant.
Kelyna Lecomte (Nana) pourrait être la soeur de cette jeune fille de 16 ans qui vit son premier amour dans Un amour de jeunesse de Mia Hansen-Love, que Lola Créton interprète à la perfection. Ce film sur un amour absolu qu’on ne vit qu’une fois avec ce sens de l’éternité qui finit par effrayer son jeune ami, Sebastian Urzendowsky, est tout simplement magnifique. (Mention)

Lola Créton dans un Amour de jeunesse
Au Kazakstan en revanche, il semble autrement plus périlleux d’avoir un projet de vie. On s’adonne au luxe de le rêver à défaut de pouvoir donner des preuves qu’on existe vraiment. Solnetchniye dni (Sunny Days) de Nariman Turebayev est un film miraculeux, inespéré. L’humour burlesque dont ce cinéaste fait la matière corrosive du film révèle les séquelles monstrueuses de la colonisation russe à tous les niveaux. Des êtres sans identité, sans caractéristique autre que l’envie de boire et d’oublier, peuplent les cafés et les bars où des filles font main basse sur les poches des clients. La propriétaire d’un bar a obtenu sa carte verte et va rejoindre sa famille aux USA. Un ivrogne lui propose de chanter pour elle, et avant de sortir dans le froid, il le fait. Caruso au Kazakstan, mais elle offre une bière à notre héros triste. Il est doux et manipulable, naïf et droit, incarné par un sosie du cinéaste, Erlan Utepbergenov. Ainsi le film donne un aperçu de la non-vie garantie aux jeunes gens qui vivent hors des combines louches et de petits trafics. Comment le Jury de ‘Cinéasti del presente’ a pu passer à côté de ce film ?

Solnetchniye dni
Des Places dans des Villes
Cependant, c’est un sentiment étrange qui nous envahit quand on pense que cet espace, un des plus beaux endroits en plein air et un des plus grands écrans du monde, n’ait pas pu diffuser tous ces films de combat. La Piazza, la place de Locarno où jusqu’à 8000 personnes voient des films sous un ciel pas toujours étoilé, mais qui, cette année, a été assez clément. Il aurait été naturel que La Piazza serve à relayer les luttes sur d’autres places dans d‘autres villes et d’autres pays : Tunis, le Caire et en Libye. Elle a manqué à son devoir et a abreuvé le public de Léopards d’honneur distribués selon un cérémonial presque immuable. Que ce soit Huppert, Depardieu, Claudia Cardinale, Bruno Ganz, ou le japonais Hitoshi Matsumoto, tous avaient droit aux mêmes paroles de louanges. Le seul à bousculer cette mécanique était Abel Ferrara de plus en plus drôle et fou.

Harrison Ford dans Aliens & Cowboys
En revanche, la Piazza a été investie, occupée même par des produits comme Aliens & Cowboys (Cowboys & Envahisseurs)- sortie 24 août- qui y ont installé leur tintamarre et ont largué les Aliens qui s’en sont donné à cœur joie pour enlever citoyens et shérif d’un bourg du Far West, sous les yeux terrifiés du propriétaire terrien Dolarhyde (nom à décrypter) qui faisait la loi dans la région, incarné par Harrison Ford. Un étranger, joué avec bravoure par Daniel Craig, (James Bond oblige), est affublé d’un bracelet électronique pour Aliens débutants ou délinquants ?, qui s’avère drôlement efficace en plein combat. Adapté d’une BD, le film ne fonctionne que par moments. Olivia Wilde qui campe une doctoresse indécise dans la série Dr House, incarne ici la fille décidée d’en découdre, celle qui de rebondissement en rebondissement va faire sa mue jusqu’à disparaître pour toujours dans le sacrifice suprême. Le réalisateur Jon Favreau, dont on oublie presque le nom, car le film sacrifie tellement au culte des stars, le trio Ford, Craig et Wilde - oscarisable ? - est de chaque plan, Jon Favreau donc choisit toujours le spectaculaire et l’invraisemblable, s’inspire ou lorgne sur Star Wars ou d’autres Aliens, imite la gestuelle d’un Clint Eastwood au lieu d’inventer des choses et des situations nouvelles. (Voyons la réussite de True Grit en comparaison !) En plus, il ne sait même pas porter le chapeau de l’emploi.
Dans le spectaculaire terrien pour ainsi dire, seul Achim von Borries releva le défi avec 4 jours en Mai (4 Tage im Mai). Allemands et russes, russes et allemands résistent –alors que la guerre est finie- à un commandant ivre et abusif qui veut donner le butin, femmes et enfants de l’orphelinat qu’ils occupent, à ses hommes. C’est une histoire vraie, adaptée, avec quelques bons comédiens, Aleksei Guskov en tête. Les spectateurs de la Piazza ont ovationné ce film qui nous présente, après le bon allemand de la Stasi dans La vie des autres (Das Leben der Anderen), le bon russe qui protège les femmes allemandes. Les scènes de combat, d’accalmie et d’attente, sont crédibles et parfaitement bien mises en scène. Evidemment, il y a le russe qui aime Schumann et va séduire la jeune fille, en lui jouant toutes les musiques allemandes du répertoire sur le piano désaccordé de l’orphelinat. Mais ces clichés s’évanouissent dans le feu du combat. Et parfois l’enthousiasme du public est contagieux.

Bachir Lazhar
Le Prix du Public, en revanche, convoité par tous les films qui passent sur la Piazza, alla à Bachir Lazhar de Philippe Falardeau, Canada. Fellag, le grand comique et acteur est le personnage du titre. Il s’improvise instituteur, fait des adeptes, mais doit hélas partir, car son imposture, - il n’a jamais enseigné, sa situation sociale en tant qu’exilé politique d’Algérie, il passe au tribunal et sa demande d’asile risque d’être refusée, - devient un obstacle insurmontable pour assumer sa situation aux yeux de tout le monde. Les enfants l’avaient pourtant adopté. Loin de nous faire pleurer sur ces drames connus, l’écueil est évité. Il y a beaucoup de subtilité dans ce film.

Fellag
Sport de filles, de Patricia Mazuy, écrit avec Simon Reggiani, était très attendu. Un film auquel Mazuy a consacré des années, après la réalisation du magnifique Basse Normandie, co-réalisé avec Simon Reggiani. Sport de filles a un casting de rêve : Bruno Ganz, Marina Hands, Josiane Balasko, Isabel Karajan… et pourtant le film n’arrive pas à nous passionner. Bruno Ganz semble intimidé par les chevaux, donc il sur-joue pour compenser. Balasko campe très bien une mégère, entre femme d’affaires et femme jalouse, mais tout ceci est hélas très convenu et éteint un peu le vrai et magnifique sujet du film, à savoir comment une fille veut partir à l’assaut du monde sur un cheval qu’elle aurait choisi et entraîné avec l’aide de … justement il faut le coach et l’argent. Quand on n’a ni l’un et l’autre … L’essentiel est néanmoins d’avoir mené à bien cette entreprise et de montrer ce travail un peu partout. Mais il y a un manque d’auto-dérision, qui aurait permis de créer une distance pour ne pas sombrer avec Marina Hands dans les épreuves. La superbe photographie de Champetier n’y change rien. C’est si peu romanesque !

Marina Hands dans Sport de filles
Voyons comment les Japonais font pour ne pas tomber dans les travers de la sacralisation : Saya Zamurai (Scabbard Samurai) de Hitoshi Matsumoto est inventif et drôle. Un Samurai qui refuse de combattre a 30 occasions de faire rire le fils du Shogun mélancolique depuis la mort de sa mère. S’il échoue, il doit faire seppuku.. Nous avons ri de ses inventions, mais aussi parce que ce Samurai est un père et que sa fille préfère qu’il fasse seppuku tout de suite au lieu de divertir le monde. Le film montre de façon admirable comment ce jeu cruel devient un enjeu pour l’honneur de l’homme et du père.

Saudade
De très jeunes japonais fournissent un autre exemple de l’inventivité et de l’énergie du cinéma nippon avec Saudade de Katsuya Tomita, encore un film oublié au palmarès. Un film presque documentaire, qui plaide la cause de la jeunesse nipponne avec passion, vitalité et beaucoup de drôlerie. Qu’ils soient dans un chantier où les machines rendent l’âme l’une après l’autre, ou qu’ils rencontrent leurs amies, chantent dansent et boivent etc. Il y a toujours une joie insensée à célébrer la vie malgré les travers et les difficultés de l’existence.
Polémique autour de Vol Spécial
La Semaine de la Critique

Tahir
Tahrir de Stefano Savona, un documentaire sur la place emblématique du Caire, était programmé hors compétition. Comme l’écrivait un critique allemand, Tahrir est « un film tendre » sur des événements pas tendres. Ahmed, Noha, Elsayed sont de jeunes égyptiens en train de faire la Révolution. Ils apprennent et pratiquent en même temps. La discussion, l’action, un espace où l’on s’enivre de paroles et d’actions. Tahrir est le relevé topographique d’une masse en ébullition, « la trace indélébile et inaltérable que cet événement laisse, et c’est cette trace-là que je voulais faire partager aux spectateurs de mon film », dit Savona :
« Je suis convaincu que seuls les moyens cinématographiques peuvent capter cet instant fugitif … Le cinéma documentaire peut recueillir ces instants où apparaît l’état de liberté à l’état pur ».
La polémique importante engendrée par Locarno et sa programmation n’a rien à voir avec cette petite idée de montrer des films sur la Piazza ou non, mais elle complète en revanche la réflexion sur ce credo énoncé par Savona. La polémique a été lancée par Paulo Branco, producteur inspiré et Président du Jury à Locarno. Elle concerne l’éthique du documentariste. Reprise par Philippe Azoury, journaliste à Libération, Edouard Waintrop, Délégué artistique de la Quinzaine, elle a débouché sur une réponse de Fernand Melgar, auteur de ce Vol Spécial controversé. (Libération 22 et 23 août 2011). Melgar avait déjà fait un film sur un centre pour immigrés en attente, La Forteresse, un film primé dans de multiples festivals, considéré comme un modèle du genre.

Vol Spécial
Vol Spécial est un documentaire sur Le Frambois, centre de rétention où Melgar donne la parole aux futurs expulsés et aux surveillants qui appliquent la Loi fédérale, votée en 1994 par 72,9 % des votants. Melgar, de bonne foi, dit qu’aucun pays européen n’a jamais ouvert un centre de rétention à un documentariste. Son credo : que ses films « remettent en cause les institutions et les soumettent à la critique démocratique ». Un site, www.volspecial.ch permet de suivre la trace des expulsés et leur destinée. Melgar propose que ce genre d’initiative soit instauré au niveau européen et suggère que « le même travail soit fait en France sur les 30 000 expulsés annuels de M. Guéant » !
Les documentaires de la Semaine de la Critique étaient tous des œuvres engagées, très différentes les uns des autres, mais ne revendiquaient pas ce genre d’impact sur les institutions. Ils en rêvaient seulement : les protagonistes soutenus par Matthias Bittner dans son Not in My Backyard, arrachés à l’anonymat, sont des porteurs de bracelets électroniques, condamnés comme « sex offenders » et en tant que tels des parias de la société. L’un vit sous les ponts de Miami, l’autre a certes un appartement, mais ses voisins sont au courant de son histoire par Internet et le traitent comme un pestiféré. Un travail mené dans une solitude absolue, uniquement soutenu par Ludwigsburg – c’est un film de fin d’études- et par Helga Reidemeister qui enseigne là-bas.

Gangsterläufer
Gangsterläufer de Christian Stahl, Allemagne, raconte le destin des garçons d’une famille de palestiniens expulsés du Liban après les massacres de Sabra et Chatila. Sans identité, sans image paternelle forte, ils se sont projetés dans un fantasme, dans une image de gangsters à succès, de truands invincibles, qui ne seraient jamais rattrapés par la police. D’où ce titre (les gangsters coureurs). Bilan désastreux : tous font de la prison après avoir commis des délits lourds. Le père accablé, impuissant, part à la Mecque. Seul moment de répit et de tendresse : la famille rend visite au fils aîné en prison. Le fils impassible ne semble pas avoir capté le but de son séjour en prison. Sa personnalité flotte, sa fierté, qu’il communique : le mitard ne l’a pas brisé.
Le parcours de Jean-Marc Calvet, peintre reconnu à l’arrivée, serait un film à montrer à la famille et aux garçons égarés du film Gangsterläufer. Dominic Allan fait le portrait du peintre Calvet qui, comme les garçons du film précédent, était dealer, junkie, gangster, toujours armé, mais en plus, sa tête avait été mise à prix et il aurait dû mourir plusieurs fois, menacé de mort pendant des années. Toute sa vie si violente –d’avant la peinture- se passe au Nicaragua, après une fuite au Costa Rica avec des sommes fabuleuses volées à un truand… La peinture arrive pour guérir ce malade de la consommation de plaisirs qui s’achètent, homme accroc à ces paradis artificiels, qui perd sa famille et le lien avec son fils. Maintenant qu’il a retrouvé une nouvelle famille, une femme, dont il chérit l’enfant handicapé à qui il donne beaucoup, grâce à la peinture qu’il transmet avec amour, il reprend son combat : seule chose qu’il veut mener à bien et réussir maintenant, c’est reconquérir son fils, guérir définitivement de ses fuites, de ses abandons. Et sa peinture parle de tout ça : ce sont des fresques de couleurs joyeuses chargées d’énergie solaire, qui transmettent son appétit de vivre hors du commun. Le film suit son protagoniste sans voyeurisme, avec beaucoup de finesse. Merci à Dominic Allan, Grande Bretagne, pour ce film sensible et respectueux.
Rétrospective Vincente Minnelli

Un Américain à Paris
Dire les grandes joies dans ce Festival : voir et revoir les films de Minnelli, An American in Paris (les couleurs ont viré au rose), mais la musique de Gershwin a encore gagné sur tout, quelle splendeur que ce concert de piano ou les chansons… sur la Piazza et tous ses autres films au ex-Rex, cinéma des rétrospectives. Les films de Minnelli furent accompagnés comme d’habitude par une publication «Vincente Minelli » épatante, travail remarquable d’Emmanuel Burdeau qui élargit à chaque livre le rayonnement de Capprici, éditeur de livres et distributeur de films/DVD. Mais aussi par les commentaires, introductions et une table-ronde, animée par Carlo Chatrian avec Emmanuel Burdeau, Jacques Rancière, Jean Douchet et Joe McElhaney.
Une re-vision est aussi une révision d’idées reçues. Le charme intact d’un film sous-estimé comme Gigi à l’élégance proustienne, au charme parisien, aux dialogues étincelants, tout ceci basé sur le livre de Colette avec une justesse de ton et de détails stupéfiante. Chaque détail est presque trop vrai : la belle époque est tellement bien restituée qu’on arrive à regarder ses splendeurs avec la distance nécessaire, le ton ironique et mordant est un contrepoint aux décors et costumes (Sir Cecil Beaton), impeccables. Les extérieurs, très réussis, les parcs et ces statues ne demandant qu’à être renversées. Bouleversés par la force des personnages, Gigi/Leslie Caron et son inégalable frimousse, la modernité culottée de cette femme-enfant, sa beauté hors de tous les codes, nous sommes agacés en revanche par le conteur officiel (Maurice Chevalier), pourtant quintessence du charme français à Hollywood. (Ce sont d’ailleurs les deux films avec Leslie Caron qui ont fait obtenir un Oscar à Minelli). D’autres comédies étaient un ravissement : The long long Trailor (1953), ou comment vivre dans une caravane aux dimensions inhumaines…The courtship of Eddies Father (1963), ou comment trouver une femme pour son papa adoré, des films formidables et quasiment inconnus.
Les quatre cavaliers de l’apocalypse, présenté par Lionel Baier, est un film magnifique qu’il faudra réhabiliter. Aussi important que les film célèbres de Minnelli Les ensorcelés, Comme un torrent, Tous en scène (The Band Wagon) ou son Vincent van Gogh. Il a une dimension de plus, il est l’engagement d’un cinéaste, un film crépusculaire comme Les Damnés de Visconti , qui conte l’histoire d’une famille perdant tous ces enfants pour avoir ignoré le présage de l’ancien et vendu son âme au diable (les nazis).
Le Pardo d’Oro - Le Léopard d’Or 2011

Abrir puertas y ventanas (Ouvrir portes et fenêtres)
Attribué à Abrir puertas y ventanas (Ouvrir portes et fenêtres) de Milagros Mumenthaler, cette production argentino/suisse est à l’image de sa réalisatrice, qui a grandi en Argentine et vit actuellement en Suisse. Trois filles (Marina, Sofia, Violeta) habitent la maison héritée de la grand-mère, se disputent, se détestent et finissent par s’accepter un peu mieux et à vivre ensemble. Ce n’est pas comparable aux Trois sœurs de Tchekov, mais ce film a du charme, procède par petites touches et se révèle plus complexe que prévu. Maria Canale (l’actrice de Marina) obtient le prix d’interprétation féminine. Elle joue la sœur qui est le coeur de leur trio problématique et celle qui se sent responsable de la maison. Un « film de femmes », comme on disait dans les années du Women’s Lib. Un chemin vers l’âge adulte et vers une certaine désillusion. Sont-elles des enfants de disparus ? On nous laisse à nos questions…
Heike Hurst