
Lorsque l'on n'a plus pour unique préoccupation dans l'existence, que de parvenir à lire ce qui est inscrit sur le dos d'une brosse à dents, il est assez probable que la fin est proche... Winnie, elle, n'en a cure (Natasha Parry). Formidablement appliquée à suivre le cours des choses (cf. «Fin de partie» du même Beckett et son «quelque-chose suit son cours...»), elle s'affaire encore, (ici coquette et désinvolte), enfouie jusqu'au torse dans un trou de rocher, avec tous les objets de son quotidien, qu'elle extirpe l'un après l'autre du sac posé à son côté. Bientôt, elle ne pourra plus bouger que la tête, engloutie jusqu'au cou dans son antre. Alors, elle en profite, Winnie : «Solennellement garantie véritable pure...soie de porc», lui affirme sa brosse. Seulement interrompue par les geignements et autres borborygmes de son compagnon Willy (François Berté), enfoui lui aussi dans un autre trou, non loin d'elle, Winnie attend l'inéluctable, en toute quiétude.
Est-ce le fait que les grands textes soient «trop» joués, ou qu'ils soient marqués à vie par l'empreinte d'une mise en scène inoubliable (en l'occurrence celle de Roger Blin), qui impose ici une inévitable comparaison ? Toujours est-il que, si vous avez eu la chance et le bonheur de voir Madeleine Renault ou Denise Gense (ou les deux !) dans le rôle de Winnie, vous ne pourrez qu'être surpris par le jeu de Natasha Parry : impeccablement coiffée et maquillée, combinaison noire coquine et rang de perles autour du cou, la Winnie de Brook est sémillante à souhait. Trop jeune pour être crédible, ou trop belle pour être vraie ? Peut-être, mais pas sûr. Le vrai problème est que la laque qui inonde ses cheveux, dont pas un ne dépasse, s'imprime aussi sur le jeu de la comédienne : lisse et irréprochable, il gomme par trop l'émotion de cette fin de vie où le moindre geste est primordial, parce-que difficile à accomplir. Les siens coulent de source, comme dictés par un texte qu'elle se contente de «dire», plutôt que d' «habiter». La Winnie de Beckett et de Blin était fragile, pathétique, accrochée à la vie avec l'énergie du désespoir; celle de Peter Brook est resplendissante de santé. Chacun son truc.