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« La tragédie du Roi Christophe »

d’Aimé Césaire

Mise en scène Jacques Nichet

Négritude

Sur un vaste plan incliné de plancher clair, un car de bois, immobile, rideaux baissés, occupe l’espace. A la fois seul pôle d’attraction et cache pour les comédiens à venir, il figure le lieu et l’emblème de la révolte. Car c’est bien de colère qu’il s’agit : écrasé sous le joug esclavagiste du pouvoir colonial français, au début du XIXe siècle, le peuple haïtien s’enhardit et voit dans le général Henri Christophe (Emile Abossolo M’Bo), ancien esclave lui-même, un libérateur possible. L’indépendance proclamée en 1804 ne changea pas grand chose à l’affaire. Les émeutes continuaient bon train, dégénérant en véritable guerre civile. Sacré roi de la province du nord en 1811, tandis que le mulâtre Pétion (Alan Boone) s’approprie le sud de l’île, Christophe vire bientôt au tyran, exigeant de son peuple la construction d’une gigantesque citadelle en son honneur, au prix d’efforts insensés. A ce jeu titanesque, il perdra peu à peu la confiance des siens, et jusqu’à sa vie, qu’il supprimera lui-même d’une balle d’or en pleine tête.

Jamais depuis Roger Blin (Boosman et Léna) et Jean-Marie Serreau (première création de «La tragédie du Roi Christophe», en 1964), une troupe noire n’avait foulé les planches françaises. Voici chose faite, dans l’urgence, par l’entremise de Jacques Nichet. Si l’on est en droit de lui reprocher d’avoir un peu trop «blanchi» sa mise en scène, en bridant ses comédiens noirs, ne les laissant pas s’exprimer à leur guise, son travail est néanmoins superbe et rachète de bien des spectacles vus cet été en Avignon... La Cour d’honneur du Palais des Papes embrasée par les mouvements circulaires et colorés de ces émeutiers, jeux de lumières éblouissants, musiques et chants omniprésents, si la fureur noire est canalisée, les blancs en prennent largement pour leur compte : petits marquis empoudrés soignant maniaquement leurs perruques ou faisant bouffer leurs atours, maître de cérémonie engoncé dans des principes de démarche insensée (Daniel Znyk) qu’il cherche à inculquer au peuple qui n’en a cure. Un bouffon du Roi en revanche tout à fait réjouissant, Hugonin (Mouss). Pour finir, un récital magnifique du flûtiste Aly Wagué devant la dépouille mortelle du Roi Christophe, debout nu et droit comme un «i», son linceul à ses pieds, le musicien jouant et soufflant tout à la fois dans son instrument; une pure merveille.

Véronique Blin


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