Les Heidegger, Giotto, Le Greco, Voltaire, Bach, Beethoven et tant dautres maîtres supposés absolus ne seraient-ils en fait que des fantoches, assommants usurpateurs de célébrité ? Tel est lavis du critique dart Reger (Gabriel Gascon et Pierre Collin) avec lequel Atzbacher (Pierre Lebeau et Henri Chassé) a rendez-vous à onze heures au Musée dart ancien de Vienne. Cest par la bouche de ce dernier que lon apprend ces confidences : Venu en avance au Musée, sur la banquette qui lui est réservée depuis trente-six ans dans la salle Bordone par le gardien Irrsigler (Alexis Martin) pour contempler, un jour sur deux, «Lhomme à la barbe blanche» du Tintoret, il prend le public à témoin des dénonciations du critique, avec force invectives à lendroit de tous les peintres, musiciens ou philosophes dont laura a traversé les frontières.
Prenant pour appui de sa démonstration le principe de la vasque, le directeur artistique du Théâtre Ubu de Montréal, Denis Marleau, fait converger vers un plateau ovale de vastes panneaux de même forme, sur lesquels sont inscrits en gros caractères tous les noms - célèbres - de ceux qui vont passer à la moulinette impitoyable de Reger. Faiblement éclairés, ils pèsent pourtant de tout leur poids, celui de la notoriété, sur la scène aménagée de six «passages», entrées et sorties des protagonistes. Hormis le gardien et une visiteuse anglaise venue faire scandale, persuadée que le fameux Tintoret exposé est un faux et quelle détient le vrai dans sa maison du Pays de Galles, le critique et lamateur dart jouent en double, comme se renvoyant lécho de leurs propres pensées, sur les deux banquettes rouges côte à côte, unique décor «mobile» de ce fantastique chassé-croisé. Prodigieuse mise à mal de toutes les idées reçues, servie par des comédiens éblouissants, coup de coeur particulier pour Pierre Lebeau qui campe un Atzbacher étourdissant, vieillard perspicace débordant de vitalité, ce tour dhorizon ovoïde et cinglant frappe lesprit de ses coups acérés. Pour Denis Marleau, assurément un coup de maître.