InterCineTh

« C’est pas facile... »

cycle composé de deux spectacles
(Volet Brecht) et (Volet Bove)
et d’une lecture (Volet Tabucchi)

Mises en scène Didier Bezace

Volet Brecht

« La noce chez les petits bourgeois »

Neuf personnages confinés dans un espace restreint célèbrent, dans le nouvel appartement de deux d’entre eux, la noce de ces derniers devant une table bien garnie et un mobilier rutilant neuf, entièrement «fait main» par le marié. Au fil de la soirée, tandis que régulièrement les convives trinquent à la santé du public, se tournant vers nous avec des sourires accrochés aux deux oreilles, la radio cadeau de mariage placée au sommet d’une armoire inouvrable distille des propos nazis, annonciateurs du malheur à venir (nous sommes en Allemagne dans les années vingt-cinq...), alors qu’ils y cherchent désespérément de la musique pour danser, ne prêtant qu’une oreille distraite à ces discours emportés. Dans le même temps, les meubles se délitent les uns après les autres, à la belle et bonne humeur des invités qui rigolent : chaises cassées, pieds de table en morceaux, bref, un appartement vite délabré, à l’image des convives, passablement éméchés...


« Grand’peur et misère du IIIe Reich » (extraits)

Dix ans plus tard, les mêmes personnages se retrouvent, apeurés, serrés les uns contre les autres, devant une immense table, cette fois vide de toute ripaille. Sous le discours hystérique de celui pour lequel ils ont voté, la disette a remplacé l’abondance et les slogans radiophoniques autrefois sans importance ont fait recette : désormais chaque mot pourra être retenu contre eux...

Folie, inquiétude, ironie et critique, conscience et inconscience sont les maîtres mots qui ont présidé au travail remarquable de Didier Bezace et de son équipe. En rapprochant ces deux textes de Bertolt Brecht, il met en lumière nos propres peurs, notre propre inconscience aussi face aux dangers qui nous menacent. Avec une sobriété minimale, qui donne à la mise en scène une force d’autant plus grande qu’elle est discrète, il nous invite à ce voyage à la fois terrifiant et comique, où l’inquiétude le dispute à la drôlerie, le rire aux larmes et où se renvoient comme en écho, les illusions et désillusions de notre propre existence. Les comédiens, tous excellents, jouent cette dualité avec un talent formidable.


Volet Bove

« Le Piège »

A l’entrée d’un tapis rouge perpendiculaire à la scène, rideaux presque fermés, de dos, Joseph Bridet (Didier Bezace), cigarette à la bouche et valise à la main, attend : il espère un rendez-vous avec le dénommé Basson (Daniel Delabesse), à Vichy, après l’armistice, afin d’obtenir de lui un sauf-conduit l’autorisant à gagner le Maroc. De là, il espère bien trouver un moyen de rejoindre De Gaulle à Londres...

Toute la pièce consiste en un chassé-croisé incessant de dissimulations, de mensonges, de faux-semblants (simulation d’un patriotisme acharné, aux ordres de Pétain pour mieux cacher son jeu), de crainte aussi de ne pouvoir aboutir à ses fins. En voix off d’abord, en chair et en os ensuite, Basson et la femme de Bridet, Yolande (Lisa Schuster), le rassurent alternativement : le premier lui promet son papier pour le lendemain, la seconde lui certifie qu’elle est à ses côtés... Bridet n’en mène pas large, d’autant moins qu’il ne semble sûr ni de l’un, ni de l’autre. Tandis qu’un appariteur extrêmement lent, impeccable et muet (Thierry Gibault) lui renouvelle régulièrement cendriers, micros et table de repas, Bridet sent ses forces le quitter, ses objectifs s’effondrer. En utilisant les armes de ceux qu’il veut combattre, il se perd lui-même. Dans cette stratégie de l’échec organisé, il ira jusqu’au bout, jusqu’à y perdre sa propre trace.

Mise en scène elliptique et précise à la fois, jeu inquiétant et sournois, Didier Bezace nous tient en haleine de bout en bout dans cet itinéraire chaotique d’un résistant raté. Sons et lumières remarquables, un spectacle poignant qui pose nettement la question de l’engagement. Lequel ?

Volet Tabucchi (Lecture) :

« Pereira prétend »

Rarement lecture ne fut plus passionnante. Tous les comédiens réunis autour de Didier Bezace, de part et d’autre de la longue table de «Grand’peur et misère du IIIe Reich», nous disent soixante pages des deux cent quinze du roman de Tabucchi paru en 1994. Justesse de ton, d’atmosphère et de mise en situation pour nous raconter la vie du «Doutor» Pereira à Lisbonne, notamment au mois d’août 1938, qui s’interroge sur son devenir dans cette fournaise.

Point commun à ces trois pièces et à cette lecture : les désastres de la Seconde Guerre Mondiale, ses prémices et son déroulement. Et le questionnement - toujours d’actualité -, sur la conscience et l’inconscience collective face aux atermoiements de l’histoire. Une superbe leçon de théâtre.

Véronique Blin


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