Intercineth - Y-a-til un lien entre ces trois pièces et le roman de Tabucchi et si oui, lequel ?
Didier Bezace - Le projet est parti du travail sur Brecht, qui est un travail datelier que jai fait il y a deux ans sur le choeur; je voulais retrouver des formes chorales à propos de ce quon pourrait appeler la tragédie moderne, ou la farce moderne. Une fois ce travail fait, je me suis rendu compte que croiser ces textes de Brecht avec un texte de Bove, que javais déjà monté et puis découvrir le roman de Tabucchi, ce qui est venu en cours de route, tout ça me paraissait être une manière de parler au public des problèmes de conscience, conscience de groupe ou conscience individuelle. En fait, ce sont des variations thématiques sur la bonne ou mauvaise conscience face à des événements historiques, qui sont finalement des événements dont nous sommes tout juste sortis, quoiquon donne maintenant limpression que tout cela est très loin de nous, alors quen ce qui me concerne, cest la génération de mes parents. Et dans ces problèmes-là, traités comme nous essayons de les traiter, à travers ces auteurs, je crois que cest un miroir quils nous tendent, un miroir à nos inquiétudes, à nos craintes. Le festival dAvignon est né en 47, sous le signe de loubli de tout ça, Vilar est venu avec «Le Prince de Hombourg», qui était une pièce de réconciliation, où finalement un jeune homme réapprenait le courage et laction à travers un rêve, il était ré-adopté et venait avec un projet de réconciliation et nous, cinquante ans après, on vient avec un projet dinquiétude, ce qui me parait juste.
- Comment avez-vous découvert Tabucchi et ce roman en particulier ?
- Jaime les romans de Tabucchi; celui-ci je lai trouvé par hasard, dans une librairie, au moment où le projet était déjà lancé, ce qui explique que je nai pas eu le temps de monter la production pour en faire un spectacle, une adaptation, comme jaime le faire à partir de romans, surtout quand ils me touchent autant que celui-là, mais comme il me paraissait que Pereira était une sorte danti-Bridet, Pereira est un résistant malgré lui, Bridet est un résistant qui ne pourra jamais résister, il ma semblé que ce serait dommage de priver le public de ce livre, dautant que cest à un voyage, à un itinéraire quon linvite et non à une pièce toute seule. Cest donc devenu une lecture, quon a voulu mettre en espace tout de même, avec des humeurs, une atmosphère, ce Portugal étouffant, parce quil est sous la dictature de Salazar, étouffant aussi parce que cest le mois daoût à Lisbonne et quil fait très chaud.
- Comment avez-vous abordé le rôle de Bridet, qui était tenu par Jean-Claude Fressung la première fois que vous lavez monté et que vous jouez vous-même aujourdhui ?
- Cest un personnage qui mest familier, je men suis emparé à ma façon, car Jean-Claude et moi sommes des comédiens demploi très différent. Ce que jaimais beaucoup chez Jean-Claude, cest quil amenait une sorte de type français, une bonhomie entre Fernandel, Bourvil, tous ces personnages me repassaient dans la tête quand je le voyais. Moi jamène peut-être quelque chose de plus «bovien», plus inquiétant je dirais, parce que cest un personnage plus nerveux, qui a une énergie mentale déconcertante, il est plus désespérant. Mais on ne peut pas jouer et se regarder jouer; je men suis emparé avec ma propre sensibilité, avec tout ce que jaime dans les personnages de Bove. Bridet est un personnage très étrange, car je ne pense pas quon puisse le faire aimer au public; il faut accepter quil dégage à la fois une certaine adhésion en même temps quune répulsion. Accepter cet entre-deux, cest intéressant de le travailler somme ça. Cest aussi un clown, Bridet, mais on peut avoir peur de lui. A travers lui, ce quil faut aimer, ce sont certaines faiblesses qui ne nous sont pas étrangères. Cest là que Bove est un grand auteur et quil parle très bien de cette période où la France senlisait dans le mensonge et le renoncement, si bien que tous le monde perdait ses repères et Bridet, il essaie de sen créer, amis il ne prend pas les bons. Il navigue comme ça, avec son intelligence, cest un personnage très intelligent mais son intelligence semploie mal.
- Ny a til pas un lien dironie entre ces trois pièces et ce roman, face à une structure sociale délabrée, un regard extérieur qui confine à la moquerie ?
- Je crois quon ne peut plus parler, raisonner en terme de tragédie sans que la dérision et lhumour fassent partie des choses. La tragédie a son histoire, elle a mille ans derrière elle, Beckett est passé par là, lhomme a appris des choses quil ne savait peut-être pas là quand la tragédie existait et cest ce qui fait que naît parfois une dimension dabsurdité et de dérision, ce qui nempêche pas quils puissent être très émouvants, moi les personnages de Brecht mémeuvent beaucoup. Ils sont insouciants, légers, et puis tout dun coup quelque chose leur tombe dessus, dont ils sont totalement responsables, mis sans comprendre pourquoi ils sont responsables. Je crois que ça fait partie du destin de lhomme, de lhomme moderne.