Kijû Yoshida

-InterCineTh- Le corps a une extrême importance dans votre cinéma, l’esthétique du corps comme représentation de la beauté.

-Kijû Yoshida- Je suis arrivé à l’expression de la beauté peu à peu. Avant guerre, les représentations des corps étaient tabou. Après guerre, la libération sexuelle a fait son apparition mais pour moi, sa manifestation doit rester secrète. Il ne faut pas aller trop loin dans l’ouverture. C’est là qu’intervient la manière esthétique de montrer, de cerner les corps en faisant avant tout la part belle à la discrétion.

-InterCineTh- Votre travail sur le noir et le blanc, le clair et l’obscur, leur alternance et surtout leurs cadrages, font parfois penser à celui de Mizoguchi ou d’Ozu. Vous ont-ils influencé ?

-Kijû Yoshida- J’ai vu leurs films après avoir déterminé mon propre style, mais je pense que cette influence dont vous parlez est quelque-chose que tous les cinéastes japonais ont en commun : le respect de la tradition. Pour moi, le but du cinéma est de « faire voir », sans exercer de relation de puissance sur le spectateur, qui peut alors s’apparenter au fascisme, mais en recherchant une relation équilibrée avec lui. J’ai longtemps été l’assistant de Kinoshita, et c’est sûrement lui qui m’a le plus influencé, surtout d’un point de vue moral, en me faisant établir cette communication avec le spectateur, loin des principes des compagnies Shochiku et Toho qui, à l’époque, dominaient de leur toute puissance commerciale le marché cinématographique japonais.

-InterCineTh- Quelle est la situation du cinéma japonais aujourd’hui et quels sont, en son sein, vos propres projets ?

-Kijû Yoshida- Notre situation est similaire à celle de la France dans la mesure ou nos deux pays n’ont pas en ce moment de thème dominant, comme la libération ou la résistance. Cette absence de thèmes porteurs est certes la preuve que nous sommes en période de paix, ce qui est heureux, mais sur un autre plan, il est difficile d’échapper à la tentation du « commercial », de type hollywoodien, comme les films de karaté par exemple, qui marchent très bien chez nous. Je pars du principe qu’on ne peut bien montrer des thèmes fort comme Sarajevo ou la Chine en ce moment, en étant loin, c’est-à-dire de manière distanciée, qui peut confiner à l’exotisme. Quant à mes projets, j’écris un livre critique sur l’oeuvre d’Ozu, dont j’ai revu tous les films et je prépare une adaptation au cinéma du premier roman d’Ishijuro sorti en 82, « Lumière pâle sur les collines », dont le tournage débutera l’été prochain et dont le thème est la bombe de Nagasaki. Avant ma rencontre avec l’auteur, je pensais impossible de réaliser un film sur ce thème, que, pour les raisons indiquées précédemment, seuls les interessés pouvaient le faire, avaient le droit de le faire. Il m’a fait changer d’avis.