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Avignon 97

« Zingaro - Eclipse » par le Théâtre Equestre Zingaro

Bartabas sur la Mer de Tranquilité

Elle est voilée, la lune. Voilée par une vaste robe froissée de gris, qui la recouvre entièrement. En son exact centre, un homme enroulé, enfoui, s'y déploie lentement. Laissant jaillir un bras, puis l'autre, enfin le torse, sculptural, d'un centaure naissant qui s'enfuit, entraînant dans sa course la toison gigantesque. Peu à peu libérée, la surface est immaculée. L'homme est noir, le voile gris, la piste blanche, bordée d'ébène; dans ces trois couleurs exclusives, Bartabas nous invite au pays de son nouveau voyage : celui du Matin Calme.

La Corée. Après la balalaïka et les violons tziganes de son orchestre originel; après les mélopées berbères ou les cythares indous, l'homme-cheval rapporte dans ses bagages le chant Pansori, qui écorche la gorge, pour couvrir le bruit de l'eau. La puissante Yoojin s'y emploie, arrachant de son organe des sons du fond de l'âme, ou frappant à tout rompre le gong de soie immense qui dresse derrière elle sa lumineuse transparence. Les six musiciens qui lui font escorte ponctuent cette violence et le contraste est fulgurant entre cette estrade sonore et la chorégraphie silencieuse et tranquille qui s'anime en noir et blanc sous nos yeux. Des hommes et des chevaux. Un maître qui pour la première fois s'efface, doucement, laissant toute la place aux talentueux comparses de sa tribu nomade. Libres les hommes et femmes, libres les chevaux. Montés à cru, ou pas montés du tout, lâchés crinière au vent dans l'espace cosmique noir qui entoure la piste blanche lunaire. Nonnes facétieuses ou timides geishas; danseurs étoiles ou acrobates voltigeurs dessinent dans l'espace les magiques arabesques d'un ballet magnifique, où se mêlent sueur, terre et tissu, en de sensuelles envolées à tir d'ailes. Bartabas, qui y va tout de même de son incontournable pas espagnol et de ses reculades impeccables, lâche la bride sur le cou. C'est le temps du passage, de la transmission.

Son cheval Zingaro aura le dernier mot : tandis qu'un à un, les artistes viennent gratter le sol de leur pied, avant de se rouler parterre pour le temps du repos, puis vont s'asseoir à intervalles réguliers sur le bord de la piste, le beau frison noir s'avance à son tour, gratte le sol, se roule lui aussi, puis s'assied et nous regarde. En toute tranquilité. Après le temps des combats vient celui de la paix.

Véronique Blin


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