Il fait penser à un personnage de Beckett, ce «doutor» Pereira : à ce Ham qui, regardant par la fenêtre aveugle, dit simplement «Quelque-chose suit son cours...». Dans le doute et l'incertitude, il s'abstient. Mais en même temps, il s'interroge, il regarde et il s'instruit. Après les raisons du silence, de Brecht, celles du mensonge, de Bove, Didier Bezace, co-fondateur et directeur, avec Jean-Louis Benoît, du Théâtre de l'Aquarium et nouveau directeur du C.D.N. d'Aubervilliers depuis le 1er juillet, clôt son triptyque «C'est Pas Facile» en posant la question des raisons d'agir.
Pas facile en effet, de parler pour ces petites gens de la noce brechtienne en pleine montée du nazisme; de dire la vérité pour ce traître de Bove, «piégé» par l'obligation de mentir. D'agir, enfin, pour ce chroniqueur des pages culturelles du quotidien portugais «Lisboa», veuf inconsolable et déçu inconsolé, ce Pereira de Tabucchi donc, qui ne peut que prétendre, dans cette péninsule ibérique de 1938 rongée par le franquisme, plutôt que de risquer l'inexactitude. Pas facile... Alors il s'adresse au portrait de sa femme morte, au Père Antonio, à sa femme de ménage ou à ce garçon de café proche de chez lui, le dénommé Rossi. Dans un décor minimaliste et sur un plateau nu, une chaise, une cane-pliant, une machine à écrire, un seau, une serpillère et un balai; une caisse de citrons frais jaillie de sous l'estrade, pour des jus apaisants comme des entractes, la joute verbale se joue à deux, puis à trois, une femme en son centre, pendant féminin de cette mâle diatribe.
Didier Bezace, après la lecture à douze voix qui nous avait déjà régalés l'année dernière en Avignon, a réduit son équipe à sa plus simple expression, donnant ainsi au texte de Tabucchi toute sa force et toute son ampleur. On n'oubliera pas Daniel Delabesse en Pereira désabusé, le regard noyé vers d'improbables mirages, l'envie d'agir sûrement, mais comme l'impossibilité «physique» de se mettre en mouvement. Pas plus que son interlocuteur multiple,Rossi et autres personnages, Thierry Gibault actif et virevoltant face à cette inertie apparente. La ponctuation allusive, fragile et timide de la très gracieuse Lisa Schuster, vient donner du corps à ces états d'âme; de la chair et du sang à ces esprits écrasés sous le joug du dictateur. L'espoir, en somme.