InterCineTh
Accueil
Films
Pièces
Interviews
Portraîts
Festivals
Galerie

Entretien avec Abbas Kiarostami

à propos de Copy conforme

Abbas Kiarostami

Heike Hurst : Suis-je bien assise face à l’original ou seulement face à une ‘copie conforme’ de Abbas Kiarostami ?

Abbas Kiarostami : C’est ce que se contente de dire mon film Copy Conforme. Une fois que j’ai fait ce film, tout ce que je peux vous dire, c’est que tout dépend de votre regard. Si vous me regardez comme un original, c’est tout bénéfice pour vous, puisque vous êtes persuadée d’avoir  face à vous quelque chose qui vaut la peine d’être vu. Si vous me regardez comme une pâle copie, tant pis pour vous, c’est vous qui faites ce choix. Et ça ne change rien ni à ma situation, ni à ma définition. Heureux celui qui arrive à regarder une copie comme si c’était l’original !

H.H. : Dans votre œuvre cinématographique, on avait déjà vu une situation qui ressemble beaucoup à l’histoire de Copy conforme… dans Close up, un homme se fait passer pour le cinéaste Makhmalbaf …

A.K. : Je suis tellement heureux, quand, à travers les questions que vous me posez, vous me faites penser à des choses auxquelles moi-même je n’avais pas pensé et qui me confortent. Je me dis après tout, si vous, vous percevez un lien entre quelque chose que j’ai raconté,  il y a 20 ans et ce que je raconte aujourd’hui, je dois être l’original et je ne dois pas être une copie.

H.H. : Dans votre film Rapport, un film sur un couple,  il y a beaucoup de violence entre un homme et une femme qui ont un enfant, une  violence inhérente à la situation, au mariage, au contrat social. Dans Copy conforme, il y a une violence différente : une cruauté  vive des propos. Voulez vous montrer la difficulté d’approcher l’autre ou parler de l’impossibilité de concrétiser un désir ?

A. K. : Impossible de dire en une phrase de quoi je veux parler… je ne comprends pas encore bien mon film. Je n’ai pas assez de recul. Ce qui ressort des échanges que j’ai pu avoir avec les premiers spectateurs du film ou avec les critiques qui l’ont vu et  m’interrogent … il y a incontestablement quelque chose sur la non communication, sur l’impossibilité de dire et l’impossibilité de se comprendre. Et peut- être, on doit arriver à cette conclusion si l’on renonce aux velléités de comprendre  l’autre, on se donne une plus grande chance de vivre avec l’autre.  Arriver à vivre avec l’autre sans chercher à tout prix à le comprendre. 

H.H. : Dans  Rapport il y a une grande violence physique, des coups échangés. Dans Copy conforme il y a en revanche, une grande cruauté, des violences psychiques …

A. K. : Cette violence est inévitable, mais peut être, après tout, elle n’est que de surface : quand on voit deux êtres qui se hurlent dessus, qui se crient dessus alors que quand ils étaient amoureux, il leur suffisait de chuchoter l’un à l’oreille de l’autre, il y a une signification esthétique,  une dimension esthétique : il y a un sens qui est : je crie non pas parce que suis violent, je crie parce j’annonce, je signale parce que j’alerte, que nos cœurs se sont séparés, si aujourd’hui si je dois hausser le ton, pour être entendu de toi, c’est pour te rappeler qu’autrefois je chuchotais à ton oreille pour que tu me comprennes…

H.H. : Vous m’avez dit, pour notre génération, l’amour, c’est fichu, alors que dans Copy conforme, un nouveau chemin vers l’autre se dessine à l’horizon, qui n’est pas forcément plus facile.

A. K. : Evidemment, ce n’est pas facile,  si vous, vous percevez de l’optimisme à l’horizon, une éclaircie, j’en suis ravi,  je suis très touché qu’on puisse avoir une lecture positive de ce film. Peut être la lecture qu’on peut en avoir : si l’on accepte la distance, si l’on accepte l’éloignement non pas comme un mal, mais comme une nécessité, peut être sur ce point, une entente serait possible.  Peut être qu’il est inutile de crier quand l’autre est loin.

H.H. : Une dernière question sur la langue : William Shimell chante en italien et parle aussi le français…pourquoi l’avoir fait parler qu’en anglais ?

A.K. : Parce que c’est un anglais qui a parfois envie de rappeler qu’il est anglais. Tout comme la française qui sait parler anglais … mais parfois elle a envie de rappeler qu’elle est française. Quand on parle de soi, on parle aussi de sa langue, ça peut être un état de fait comme ça peut être un symbole.

Entretien réalisé par Heike Hurst à Cannes, Mai 2010, traduction : Massoumeh Lahidji