Heike Hurst : Votre film Shirin a eu du mal à trouver le chemin des salles, comment expliquez vous ce retard dans la distribution (Shirin était présenté à Venise en 2007 et sort seulement en 2010).
Abbas Kiarostami : Peut être a-t-il trouvé son chemin grâce à une persévérance, à une joie de réussir à continuer à faire les films que je veux, en me détachant de toutes les contraintes du cinéma commercial et en gardant quelques spectateurs, fussent-ils peu nombreux.
H.H. : Vous êtes arrivé avec Shirin à la limite de ce qu’un cinéaste peut faire. Des actrices, au lieu d’être à l’écran, sont dans la salle et jouent les spectatrices d’un film qu’elles ne voient pas et qu’elles - et nous - imaginent seulement. Est-ce qu’on peut encore aller plus loin ?
A.K. : Oui, c’est un aboutissement, c’est une limite atteinte, en tous cas, mon impression, aujourd’hui lors d’un entretien, j’ai eu l’idée d’un pas possible au delà : dans la projection, cette intervention consisterait à faire projeter le film sans son, sans sous titres, que ce soient seulement les images, qu’on soit encore plus proche de la façon dont ce film a été fait et que les spectateurs puissent avoir plus de concentration et plus de curiosité dans l’observation de ces visages et de ces regards.
H.H. : Le spectateur laissé à lui-même réagirait donc à quelque chose sans l’aide des images et des sons, pour regarder l’Histoire de Khosrow et de Shirin ?
A.K. : Oui, car par ce procédé-là, si le spectateur se contente de regarder les spectatrices et l’émotion des actrices sur leurs visages, en fait, on sera plus proche de la réalité du tournage du film. Puisque ces femmes n’entendaient rien et qu’elles ne regardaient rien et leur regard ne portait que sur leur histoire intérieure, donc cette bande son, cette histoire qui est racontée, est un rajout, c’est quelque chose que j’ai mis à posteriori sur le film et cela reste de l’ordre du rajout, le film lui-même est à la fois plus simple, plus naturel et plus vrai, car le tournage a eu lieu dans un silence absolu.
H. H. : Vous reprenez donc un slogan de 68 : « L’imagination au pouvoir ».
A.K. : C’est un très beau slogan que je pourrais très bien prendre à mon compte et utiliser : L’imaginaire est en soi un pouvoir extraordinaire, c’est le pouvoir qui nous a été donné pour séparer l’âme du corps. Je suis là avec les autres et pourtant mon esprit est ailleurs. D’où cette possibilité de s’échapper,
de l’éloignement et du voyage est une possibilité qui nous a été donnée à tous, indépendamment de notre culture, de notre savoir, de notre intelligence, de nos compétences. Nous avons tous la possibilité d’échapper à notre corps et aux circonstances où l’on se trouve, c’est un pouvoir extraordinaire.
H. H. : Ici le débat sur la burqa fait rage, tout ce qu’on voit dans votre film, on le voit sur les visages, c’est donc pour moi le film anti-burqa par excellence, une réponse politique au régime iranien, alors que le film a été tourné quand les émeutes n’étaient pas encore d’actualité.
A.K. : Ce qui m’intéresse, c’est souvent en voilant qu’on invite le plus et qu’on suggère le plus le pouvoir d’attraction de quelque chose. Je me souviens quand on commençait à imposer les lois sur le voile en Iran, quand on commençait à couvrir les femmes, j’entendais un jeune homme, très provocateur, plein de désinvolture, dire « couvrez ces femmes, mais laissez respirer ces femmes : au moins leur nez pour respirer, regarder ce nez, ça nous suffit ». C’est vrai, c’est quand vous couvrez, vous attirez le regard sur ce qui est couvert et par là, le voile est la meilleure arme contre le voile lui même.
H.H. : Rashomon reste pour moi le film le plus érotique : prenons la scène où le bandit découvre cette femme sous le voile soulevé par le vent… c’est là qu’il commence à la désirer…
A.K. : Oui je suis d’accord, ça conforte ce que je dis.
H.H. : Vous avez toujours dit, l’amour, c’est une affaire privée, là vous illustrez cette loi du désir, énoncée par Lacan « Le désir, c’est le désir de l’autre », vous êtes devenu le maître Lacan et le plus ‘érotique’ des cinéastes iraniens ? (c’est un peu ironique… )
A.K. : Ma puberté a été extrêmement tardive, en tant que cinéaste ça ne fait que sept/huit ans que les femmes apparaissent dans mes films. C’est- à -dire j’ai fait l’essentiel de ma filmographie en évitant ce qu’il y a de plus important, la beauté et la complexité. Il n’y a pas meilleure façon d’incarner la beauté et la complexité que les femmes….j’y suis venu tard, mais je m’y adonne pleinement.
H. H. : Shirin est une suite très surprenante à TEN, pour la première fois nous voyons des femmes très différentes, d’origine sociale très différente et qui parlent en disant des choses très différentes ; dans Shirin elles ne disent rien et pourtant, on saisit tellement de choses, parfois une bague, parfois les foulards, le vêtement, le fait que vous utilisez plusieurs générations de comédiennes…C’était pensé comme une suite de Ten, l’approfondissant ?
A. K. : C’est un très beau regard que vous avez porté sur le film qui est très juste, mais je ne choisis pas réellement la matière de mes films. La matière est là, ce sont ces femmes-là, c’est une matière, un reflet très proche de la réalité de la femme iranienne aujourd’hui. Si vous voyiez le making-off, les coulisses de ce film, vous verrez que je ne les ai pas vraiment dirigées, j’ai donné des indications très timides pour qu’elles ne s’égarent pas. Je les ai laissées être comme elles étaient. Je n’ai même pas fait le casting. Ce sont des actrices iraniennes très belles qui sont là de tout leur être, je ne les ai même pas choisies, c’est une actrice qui en connaissait un grand nombre. Une sorte de bouche à oreille : elles sont juste venues, elles se sont montrées comme elles sont dans leur vraie vie. C’est un panorama très complet étant donné leur nombre.
Très proche de ce que c’est la femme iranienne, aujourd’hui. Je pense que si l’on a une image tellement fausse de la femme iranienne à travers le cinéma iranien aujourd’hui, on doit faire porter la responsabilité aux réalisateurs iraniens qui ont plaqué leur propre vision de la femme iranienne sur les histoires qu’ils ont racontées. Les femmes sont comme elles sont dans le film. Ça reflète la beauté et la diversité de la femme iranienne d’aujourd’hui.
H.H. : L’artiste plasticienne et cinéaste Shirin Neshat (Women without Men à Venise 09) dit : « je ne veux pas juger la femme iranienne. Je veux témoigner de la femme musulmane en Iran, je suis une femme dans l’Islam ». Il y a là une parenté entre vous, vous aussi, vous ne jugez pas. Avez-vous un lien avec ce genre d’artiste engagée ?
A.K. : Je n’ai pas vu le film de Shirin Neshat, puisque vous parlez de son regard sur la femme en Islam, il est incontestable que sur les 108 actrices de mon film Shirin, il y en a 106 qui sont des femmes musulmanes. C’est même écrit sur leur Carte d’Identité. Dans cette mesure, je montre, moi aussi des femmes musulmanes, mais je crois que Shirin Neshat donne à voir un aspect de la vie de ces femmes et moi je donne à voir un autre aspect. Mais il est incontestable que nous avons comme objet un regard en commun, celui sur la femme musulmane en Iran.
H. H. : Parmi les actrices spectatrices de votre salle de cinéma, il y a une cinéaste actrice, Niki Karimi et des actrices connues, en tous cas à l’étranger, comme Golshifteh Farahani (A propos d’Elly). Leur avez-vous parlé différemment ?
A.K. : J’ai eu une attitude très homogène, quelle que soit la personne que j’avais en face de moi : je donnais des instructions très précises et très succinctes, celles de leur demander pendant 6 min de regarder une feuille blanche et d’y projeter une histoire intérieure, un film intérieur. J’ai chaque fois exprimé ma préférence pour une histoire d’ordre sentimental, affective, amoureuse, c’était ma seule demande. Ce sont elles qui ont joué en fonction de leurs capacités, de ce qu’elles avaient à offrir en fonction de cette histoire, les variations d’histoire, je suppose, provoquent des variations des réactions de l’une à l’autre.
H. H. : Une question sur votre film Copie conforme, j’ai vu une image, une photo, un plan, rien d’autre. Même quand vous faites un plan sur un couple, vous faites éclater ces images assez convenues du couple. L’homme se tient derrière elle, la regarde, mais elle a le regard ailleurs. Vous ne montrez non pas le couple fusionnel, mais deux individualités, chacune à sa place. Les deux en vie et non pas le couple où l’autre est anéanti.
A.K. : Si tous les spectateurs étaient comme vous, j’aurais été un cinéaste extrêmement heureux. Ce que vous dites, est très vrai du film. Chacune de ces personnes est impliquée, mais chacune est aussi un être seul et autonome. C’est l’enjeu du film. Que vous l’ayez perçu à travers une seule image vous dispense d’une certaine manière d’aller voir le film.
H. H. : Vous m’avez dit, il y a longtemps, « j’espère être digne de tout ce que vous voyez dans mes films ». Là, je ne peux que confirmer encore une fois que vous l’êtes...
A. K. : J’espère toujours être à la hauteur, je vois à travers les entretiens que j’ai faits aujourd’hui, comme ça résonne en vous, les lectures qui sont proposées de vos films, ça vous donne un grand sentiment de responsabilité. Donc les gens voient les films, pensent les films, ils perçoivent des choses, devant lesquelles il faut être responsable, il faut pouvoir répondre de ce qu’on leur a donné à voir. Les bons spectateurs qui sont une élite parmi les spectateurs, sont très difficiles à attirer, à obtenir et à garder. Certes, je suis touché, réconforté, mais ce sentiment s’accompagné d’une certaine inquiétude, d’une certaine fébrilité pour aller jusqu’au bout.
Propos recueillis par Heike Hurst à Paris pour la sortie de Shirin. Merci à la traductrice Massoumeh Lahidji.