Victoria Abril, ou la règle des trois " B " : Beau, Bon, et Bon marché
Dans " La femme du cosmonaute ", de Jacques Monnet, elle envoie son mari dans les étoiles...pour mieux le retrouver ensuite. Pour nous, elle les fait toutes briller, scintiller de mille feux...pour mieux la découvrir
Chez elle, tout est blanc, clair et beau ; comme elle. Cest en regardant les deux jolis candélabres, à la fois tout simples et très originaux, qui ornent la cheminée de son appartement parisien, faits de papier et de fils de fer blanc noueux comme de fines branches, que lon comprend le style de vie et les choix de cette pétulante " émigrée " espagnole qui préfère la France depuis seize ans et vous lâche, tout à trac : " ça, cest la règle des trois B"... Avec ses deux fils, Martin et Félix (comme ceux du film), elle irradie de sa joyeuse frimousse les écrans de partout, qui se larrachent. Pas moins de quatre-vingts films déjà à lactif de cette pétillante madrilène qui na pourtant pas bu que des bulles de champagne et flirtera bientôt avec la quarantaine. Si elle nous a fait rire dans " Gazon maudit ", il est des herbes moins tendres quelle a aussi foulé. Mais lénergie farouche qui est la sienne assortie à lamour sans réserve quelle voue à son métier auront raison de tout. Bonjour, Victoria, avec un V comme Victoire...
Véronique Blin - Ces trois B, comment les mettez-vous en pratique dans vos choix professionnels en général et pour " La femme du cosmonaute " en particulier ?
Victoria Abril - Cest une question de tripes, dappétit intérieur. Comme pour une femme enceinte le désir et lenvie irrépressible de quelque chose de précis. Comme dans la vie : sil y a les trois B, je plonge ; sil ny en a que deux, je réfléchis ; sil ny en a quun, je passe à autre chose... En loccurrence ici, pour ce film, le sujet tombait à pic dans ma vie, puisquil concerne toutes les fausses raisons dune crise matrimoniale, tout ce quil faut dire aux enfants de ne pas faire et que lon a tous fait... Quand tu es en train de divorcer du père de tes enfants, avec lequel tu continues à entretenir de bons rapports, le parallèle est vite fait... En France, vous avez la crise des sept ans ; en Espagne, cest quatre... On a tous mis, je crois, dans ce film, nos conneries personnelles en essayant den rire. Alors ces fameux trois B, pour moi, sappliquent dès la lecture du scénario : ou bien il me tombe des mains au bout dun quart dheure et je me dis que ce sera la même chose en salle, les gens sortant pour manger du pop-corn..., ou jen tourne les pages avec voracité et le déclic se fait, cest aussi simple que cela.
On parle de plus en plus douverture européenne, déchanges culturels etc... Comment expliquez-vous quen France, alors qua eu lieu cet automne le premier festival Cinespana à Toulouse, où nous avons découvert une quantité de films inédits chez nous, notre connaissance du cinéma espagnol se limite souvent à Carlos Saura, Pedro Almodovar et... Victoria Abril ?
Attends, cest déjà bien ! Quand je suis arrivée en France, il y a seize ans, vous ne connaissiez que Saura, point final ! Alors que je venais dun pays en pleine effervescence cinématographique ; quAlmodovar faisait déjà des films depuis longtemps, sans parler de Vicente Aranda, un fidèle entre les fidèles ! Et que les acteurs stars se comptaient par dizaines ! La Movida, vous en avez entendu parler sept ans plus tard, une fois quelle était morte ! LEurope ne peut se faire en deux jours ; moi, ça ne fait pas dix ans que je parle, ça fait dix ans que je fais. Je fais des films en Espagne, comme toujours; en France, en Italie, au Portugal, en Suisse... Le projet le plus intéressant pour lannée prochaine est justement le ralliement de plein de cultures différentes : un film indépendant américain, " The snatch ", qui se tourne à Rome et est produit par les anglais, ce nest pas joli, ça ? Entre parenthèses, les Anglais, ils nous régalent en ce moment ! Avec leur dernière comédie " The Full Monty ", aïe, aïe, aïe ! Quelle merveille ! Je ne suis pas espagnole, je suis européenne, je me sens bien partout. Cest à nous de faire lEurope ; soyons européens et faisons des films ensemble !
Le troisième B de votre règle dor est celui de bon marché. Vous naimez pas les films cher ?
Lessentiel est de ne pas faire du cinéma pour faire des " affaires ". Car alors, il y a de fortes chances de perdre son authenticité, de faire passer le merchandising avant les sentiments, la sensibilité. Quand on voit ces grosses " machines " américaines à plusieurs millions de dollars, ce quelles gagnent - peut-être - en efficacité, laisse souvent peu de place au contenu, à lémotion... Cest pareil dans ma vie : ce nest pas parce quil est cher quun objet est forcément beau, ou me touche : regardez mes chandeliers ! Cest ce que vous appelleriez de la pacotille ! Il nempêche, ils me plaisent et ils me vont bien.
Vous avez en France la réputation dêtre une comique. Correspond-elle à la réalité ?
Détrompez-vous ! Sur les quatre-vingts films dans lesquels jai joué, il y en a au moins cinquante qui sont dramatiques ! En Espagne, jai commencé à quatorze ans par jouer le rôle dun petit garçon qui voulait être une fille et qui traversait toute lhistoire avec cette obsession, pour finir à Casablanca afin de se faire opérer... Plus tard, jai joué dans " Mater, materissima ", celui dune mère qui se consacre à son enfant autiste en abandonnant tout pour lui : les hommes, le travail, tout. On ne peut pas dire que ce soit des histoires drôles !
On est bien loin en effet de la pulpeuse, magique et rigolote Abril !
Que sest-il donc passé ?
Cest Almodovar qui ma utilisée pour la première fois comme objet de désir, dans " Attache-moi ", où jétais ligotée par un fou furieux que je finissais par aimer plus que moi-même. Il voulait que je sois Lolita alors que javais déjà trente ans et étais plutôt garçon manqué ! Quand je suis arrivée en France, à vingt-deux ans, je crois que cest mon accent qui a dabord fait sensation... Et puis il y a eu " La lune dans le caniveau ", où je suis passée de la garçonne à la pulpeuse... Mais de mon adolescence à mes " tweeters ", il faut dire quil y avait une sacrée concurrence ! Cétait lère des " bombas", ces Raquel Welsh, Ursula Andress et autres " créatures de rêve" ! Alors je jouais des personnages " forts ", des " putes avec des couilles ", comme " La Cardinala ", fille naturelle dun cardinal qui faisait le trottoir sous ce nom...
Vous êtes aussi productrice. Quest-ce qui motive vos choix pour vous investir ainsi dans de nouveaux projets ?
Je déteste rater l " avant ". Jaime les " anciens ", je leur suis fidèle, mais jaime par-dessus tout les découvertes. Et ça, quand tu " sens " un nouveau talent naître, une nouvelle personnalité et que tu deviens le véhicule de tout ça, mmm cest mieux que des vacances ! Et tant pis si ça prend des années ! Tanoviata, auteur magnifique pour qui jai produit " Personne ne parlera de nous quand nous seront morts " (juste après que jai joué " Gazon maudit " de Josiane Balasko), ça ma pris huit ans pour le convaincre de passer à la réalisation ! Je ne crois pas aux rendez-vous ratés ; tout juste reportés. Le public ne laisse pas passer un bon film. Tôt ou tard, il sera vu. On ne va pas reprocher aux étoiles de nous envoyer leur lumière alors quelles ne sont plus là...
Propos recueillis par Véronique Blin
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