Robert Altman : " Jai grandi parmi les gangsters et les jazzmen, des yeux tout autour de la tête "
Avec deux films à laffiche, " Jazz 34 " et " The Gingerbread Man ", cest toute lAmérique dAltman qui déferle sur les écrans français : la musique, les bandits, lamour des femmes, lambition des hommes, les paumés face à la Justice. Nous sommes allé à la rencontre de ce géant magnifique, grand témoin de son temps
LAmérique dAltman, cest tout un style de vie, toute une époque. Des ruelles bouillonnantes de vie de Kansas City dans le Missouri où il naquit en 1925, aux paillettes dorées dHollywood où il sétablit un moment comme scénariste avant de retourner dans sa ville natale, un parcours fantastique jalonné de rencontres inoubliables : avec le jazz, dabord, sa passion initiale, avec le cinéma, ensuite, qui lest toujours aujourdhui. Affirmant haut et fort quil a été réalisateur toute sa vie, ses films sont tous frappés au sceau de ses souvenirs personnels, de sa vision des choses, comme autant de jalons qui permettent de le suivre à la trace, précieux témoignages de son temps. De son enfance agitée, il nous a offert " The Delinquents ", son premier long-métrage, en 55. De la guerre, où il sengagea comme copilote de B-24 sur lîle de Morotai dans les Antilles néerlandaises en 41, il gardera le souvenir amer de " lhorreur, masquée sous le fantoche " et ce sera lirrésistible " M* ", en 70. De la musique, on ne sait lequel choisir, tant elle baigne toutes ses réalisations, mais " Quintet " en est peut-être la quintessence, avec " Jazz 34 ", filmage intégral des jam-sessions dont il tirera des morceaux choisis pour " Kansas City ". De son amour pour les femmes, on retiendra surtout " Three wombat " en 77, magnifique ode à la gente féminine. Et ainsi de suite pas un de ses films qui ne soit le reflet de son autobiographie. Jusquà ce " Gingerbread Man " qui sort le 3 juin dans nos salles, dont la figure paternelle (Robert Duvall) nest pas sans rappeler le sien et le héros juriste (Kenneth Branagh), son sentiment sur la Justice de son pays. Femina arpente avec lui son chemin personnel, dont les cailloux points de repère sont ce regard circulaire, auquel rien néchappe. Jolie rencontre avec un cinéaste chevronné, curieux de tout.
Véronique Blin - Toute votre vie de cinéaste semble marquée par votre enfance et votre adolescence à Kansas City. Quels souvenirs précis en gardez-vous ?
Robert Altman - Ceux dune période aussi difficile que formidable de mon existence, essentielle en tout cas, puisquelle a déterminé toute la suite. Difficile, parce que mon père qui était agent dassurance navait quun faible revenu ; difficile parce quil était absent, la plupart du temps, nous laissant seuls, mes deux surs plus jeunes, ma mère et moi, ce qui fait que jai grandi entouré de femmes. Il vendait des polices dassurance sur la vie... sans prendre garde à la sienne. Mais formidable aussi parce que ce même père assureur était avant tout un joueur impénitent qui memmena très tôt avec lui dans les salles de jeux et les tripots enfumés de la ville, où jai côtoyé, enfant, bon nombre des gangsters de lépoque et ça, cétait fascinant. Ils semblaient ne tenir aucun compte de mon jeune âge, me hissant déjà au rang dhomme et jétais très impressionné. Cette " autonomie " précoce fit que, dès quatorze ans, je suis " descendu " en ville hanter les clubs de jazz et les salles de cinéma.
Cétait la grande époque du swing, du blues afro-américain, de Charlie Parker ou Count Basie, du fameux " cinéma des années trente ", fleuron et base de bon nombre de films à venir ?
Cétait aussi celle de la Prohibition, des rigueurs de la Dépression, qui faisaient rage partout aux Etats-Unis sauf, curieusement, à Kansas City, où les boîtes pullulaient et ne désemplissaient pas jusquà cinq heures du matin. Cest là que jai vu pour la première fois, à seize ans, " The treasure of the Sierra Madre " de John Houston avec Humphrey Bogart, qui reste encore aujourdhui mon film préféré, celui qui ma le plus bouleversé. Chaque fois que je le revois, et je le vois souvent, je lui trouve de nouvelles qualités. Il en va ainsi pour tous les films de mon enfance : moi, jai changé bien sûr, mais eux ne vieillissent pas ; ils nont pas pris une ride.
Le fait davoir passé votre adolescence entouré de femmes explique-t-il le grand intérêt que vous portez à notre sexe ?
Cest vrai que je suis passé assez brutalement dun univers pour le moins viril à un monde exclusivement féminin. Entre ma mère, mes surs et moi, il y avait une grande complicité, de chaque instant, et jai des souvenirs délicieux de cette douceur-là. Quand je suis rentré dHollywood, et depuis, les femmes sont au centre de mon travail, le monde de la mode en particulier. Aussi loin quil men souvienne, jai toujours été fasciné par cette folie bi-annuelle que suscitent les collections, ces moments incroyables où le monde est à refaire. Je me suis nourri de cette atmosphère pendant des années et, du reste, jai commencé mon métier en tournant des courts-métrages pour des agences de mannequins. La note féminine est très importante pour moi : larrangement dune maison, celle de ma grand-mère notamment, ou celle de ma première petite amie. Quy puis-je ? Elles sont partout, mon travail en atteste, je me sens bien, en confiance avec elles.
Tous vos films sinspirent de faits réels, vous concernant personnellement, avec un soin du détail impressionnant. Navez-vous jamais été tenté de réaliser une fiction pure ?
Rien nest figé, tout est en mouvement, mais tout ce que je montre est vrai. Pas une de mes scènes qui ne soit inspirée par un souvenir, ça ne mintéresse pas dinventer. Je crois que chaque moment de la vie est unique et jessaye à travers mes films de les restituer de la manière la plus exacte possible. Bien sûr, je nai pas à soixante-treize ans le même regard sur les choses que lorsque jétais enfant ; il paraît que lon appelle cela " lévolution"... Il nempêche, mes souvenirs sont intacts et vous pouvez tout savoir de moi en regardant mes films. Kansas City est toute ma vie : à quatorze ans, jétais impressionné par le jazz et les gangsters ; à vingt, par le cinéma des autres ; à cinquante, jai atteint la maturité du mien et aujourdhui, je continue à en faire, jespère encore pour longtemps.
LAmérique dAltman, cest aussi cette frénésie, cet appétit dévorant de tout, ce Midwest regorgeant de plaisirs, de bastringues, bordels et autres boîtes de nuit où la vie nocturne était intense, sous la coupe de deux politiciens aussi véreux que puissants, Jim et Tom Pendergast. Orchestres de jazz florissants, dont " K.C. " disposait du meilleur : Le " Bennie Motens Orchestra ", qui dominait toute la région depuis 1923. Le jazz de Kansas City avait un style bien spécifique : pour les noirs urbanisés, le blues était bien plus quun simple divertissement, il était " leur " langage. A la veille de la guerre, fin 39, la belle aventure prit fin, avec la naissance à la notoriété dun certain Charlie Parker... Cest aussi, plus tard, cet Hollywood flamboyant de la côte ouest, où le cinéma annonce les grands noms de demain et où Altman signe un contrat à court terme avec la Fox, qui lui vaudra, entre autres, de figurer dans la comédie de Danny Kaye " La vie secrète de Walter Mitty ". Devenu là-bas réalisateur en six mois, il ne quittera plus la caméra dun illeton.
Quel est votre regard sur lAmérique daujourdhui ?
Je suis né avec des yeux tout autour de la tête et ai passé ma vie à regarder autour de moi. Tous les événements, les changements, quils soient de société, politiques ou comportementaux, sont calqués dans ma mémoire. Quand je regarde lévolution de mon pays, jy vois, au-delà du temps, détranges similitudes avec celui de mon enfance : Kansas City, ville prospère et épargnée par la crise, havre sans équivalent pour les musiciens de partout et hommes daffaires de tout poil, métropole très cosmopolitaine, est remplacée aujourdhui par New York ou Los Angeles. Lobjectif majeur reste le même pour la plupart : make money. La seule grande différence que je vois, indépendamment de tout clivage politique ou autre, cest la morosité, qui semble avoir gagné non seulement lAmérique, mais lensemble de la planète. Dans les années trente, en dépit de la récession, du crack boursier ou de la misère, on savait samuser, profiter de la vie. La guerre est passée par là, je my suis engagé avec foi, jai été déçu... Mais encore une fois, je ne veux pas porter de jugement, je me contente de regarder autour de moi, dobserver ce qui se passe, de constater. Tout mintéresse, je suis curieux de tout, je me fie à mon instinct.
Propos recueillis par Véronique Blin
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