Pierre Arditi : " Ma route à moi, c’est le désir et le mot zapping me fait bondir "

Juste avant de jouer le rôle de l’amant Jacques Ménard dans " Le mari, la femme et l’amant " de Sacha Guitry au Théâtre des Variétés de Paris, le comédien prolixe et très demandé s’est arrêté un moment dans sa loge lyonnaise pour confier, en avant-première à Intercineth, ses coups de cœur et autres coups de gueule

Il est l’élégance même, au sens noble du terme : celle de l’âme. Homme engagé dans un combat sans merci contre l’intolérance, Pierre Arditi imprime à tous ses rôles ses choix de vie. Ce comédien quinquagénaire, qui débuta au cinéma à vingt-six ans dans le film de René Gainville " Alyse et Chloé " en 70 et trouva sa première chance de premier rôle l’année suivante avec Roberto Rossellini en interprétant " Blaise Pascal ", monta sur les planches du théâtre quatre ans plus tard, pour " Rosencrantz et Guildenstern ne doivent pas mourir ", de Tom Stoppard. Amoureux de la vie et d’Evelyne Bouix, Dans la pièce de Guitry, il est l’amant alerte, comme il fut le mari affaissé et touchant du superbe " On connaît la chanson " de Resnais, à l’affiche depuis novembre. D’un éclectisme militant, capable de passer de Brecht à Guitry avec le même plaisir et le même talent, cet épicurien soucieux des autres, amoureux de la vie en général et d’Evelyne Bouix en particulier, revendique haut et fort le droit à l’existence pour tous, de la place pour chacun, dans le respect de la différence. C’est ce qu’on appelle l’intelligence.


Véronique Blin - On qualifie souvent Guitry d’auteur " bourgeois ", au sens péjoratif du terme, que ce soit à propos de son théâtre ou de son cinéma. Quel est votre sentiment personnel à son égard ?
Pierre Arditi - Il ne me semble pas péjoratif de dire que Guitry symbolise un théâtre bourgeois, parce qu’il n’existe à mon sens que du théâtre tel. C’est un faux procès qu’on ne cesse de lui faire, alors que l’hypocrisie, la jalousie, en l’occurrence ici l’adultère, dont il se joue, existent depuis la nuit des temps. Que reconnaître à Guitry dans tout ça ? Le formidable symbole d’un certain " esprit français ", qu’on le veuille ou non ; une extraordinaire faculté de construire dramatiquement (c’est un admirable scénariste) ; un esprit subversif qui traverse le temps. "Adultère, premier sauveur du couple ", ça réveille ! Cette dérision qui est la sienne n’a vraiment de poids que parce qu’il l’exerce d’abord à sa propre encontre. Ce caricaturiste génial des gens prêts à tout pour arriver à leurs fins n’est certes pas un auteur " philosophique ", mais de divertissement d’une grande finesse. Quand je joue cette pièce, je véhicule une langue et un texte rares, des humeurs gracieuses et intelligentes, parfois extrêmement caustiques et immorales, ce qui, dans le monde d’aujourd’hui, me semble un excellent remède contre les difficultés de l’existence ! Ne lui accordons pas un poids qu’il n’aurait pas (comme on l’a fait pour Feydeau et ses soi-disant sentences moralistes), mais ne lui retirons rien de ce qu’il a d’aérien. Acceptons ce voyage-là, d’une délicieuse mauvaise foi, d’une étonnante modernité, sur le dos d’un cygne.

Précisément, sur cette modernité, " être prêt à tout pour parvenir à ses fins " ne vous semble-t-il pas un postulat toujours en vigueur aujourd’hui ?
Je suis prêt à beaucoup de choses, mais pas à tout. Il est des valeurs morales, éthiques, auxquelles je crois, que je ne suis pas près de fouler du pied pour arriver à quelque " fin " que ce soit. Le mur de Berlin est tombé parce que jusque-là, on avait décidé du bonheur de l’homme, sans lui... Je suis pour le bonheur de l’homme, en prenant d’abord en compte son avis.

Quelles sont ces " valeurs " auxquelles vous faites allusion et tenez par-dessus tout ?
La première de toutes, à mon sens, est l’acceptation de l’autre, quel qu’il soit. Cela dit, même si on ne peut tolérer que ceux qui " vous " tolèrent, il est des choses intolérables ; celles-là, il faut les refuser. La tolérance, c’est n’être pas le seul à détenir " la " vérité, si tant est qu’il en existe une... La seconde, c’est le respect de la parole donnée. Quand elle est trahie, en amitié, c’est très décevant ; professionnellement, c’est très ennuyeux ; en politique, c’est tragique : si on assiste aujourd’hui à des dangers terribles qui nous menacent, c’est d’abord et avant tout, quel que soit le " bord " auquel on appartienne, parce que cette parole donnée n’a pas été tenue et que, de ce fait, elle devient non crédible et ça, je n’en veux pas. Cette parole bafouée s’adresse à des hommes et des femmes qui portent leurs bagages vers des gares, pour prendre des trains improbables, qui mènent finalement à des culs-de-sac... Si je pense que le gouvernement actuel, auquel je souscris, a de meilleures chances de respecter la parole donnée que le précédent (ce qui ne m’empêche pas d’être opposé à une certaine gauche " d’avant ", comme d’être favorable à une certaine droite actuelle), c’est parce qu’il y a une question de confiance qui, pour l’instant, n’a pas été trahie. Voilà deux valeurs auxquelles je crois profondément, viscéralement, qui font que le monde peut basculer dans le cauchemar ou, au contraire, dans quelque chose qui nous sauvera tous.

Cet engagement qui est le vôtre vous donne-t’il le sentiment de vivre avec votre temps ? De participer à l’évolution, voire au progrès, de notre pays ?
Je pourrais certes très bien m’en passer ! Mais je suis comme ça. Quand je reçois des lettres de gens qui viennent me voir jouer et qui m’écrivent ensuite " Vous nous emmerdez avec votre politique, contentez-vous de faire l’acteur, c’est tout ce qu’on vous demande ", je ne suis pas d’accord. Je reconnais avoir la chance de pouvoir m’exprimer dans certains médias, que d’autres n’ont pas... il faut que j’en profite ! Je ne demande à personne de partager mes idées, mais ne permets à quiconque de m’empêcher d’en avoir ; et d’en parler. J’exprime ce que je pense devoir faire ou être, je ne veux pas être irresponsable du monde dans lequel je vis. Je n’ai de leçon de morale à donner à personne, si ce n’est à moi-même. Le droit de parole est heureusement encore respecté dans ce pays ; alors, je parle.

Qu’est-ce qu’un acteur, à vos yeux ?
C’est un photographe de ce qui l’entoure, un peintre de ce qu’il voit, même s’il n’est pas maître de cette peinture. Il n’en est que l’exécutant, venant après l’auteur, le réalisateur ou le metteur en scène. J’essaye seulement de mettre en pratique ce en quoi je crois, c’est-à-dire être le plus éclectique possible, passer de Feydeau à Beckett, de Beckett à Jean-Claude Carrière, de Carrière à Guitry, puis à Grimbert, Molière ou Brecht. Je ne trahis rien ni personne, sauf si je les " joue " mal, bien sûr. Ce sont tous des gens respectables ; je passe de l’u à l’autre comme l’abeille qui prend le suc des fleurs qu’elle visite. Pour faire, je l’espère, un miel comestible...

Un rôle de témoin, aussi ?
J’entends déjà ceux qui vont me dire : " Pourquoi jouer Guitry après Beckett ? Cet auteur, que fait-il, quels services rend-il ? ". Il nous apprend à être ludiques, à ne pas être un bourgeois, précisément, à être irrespectueux de certaines normes stupides, érigées comme des valeurs morales, en fait castratrices, qui doivent être battues en brèche. En ce sens, oui, je suis le témoin d’un auteur que je considère d’utilité publique, d’une délicieuse insolence, à déguster comme une friandise dont on voudrait se repaître toute sa vie.

L’idée de " prendre le temps ", opposée aux notions de rapidité et d’efficacité ?
Nous sommes à l’ère du " zappage"... Ce mot me fait bondir. Ca veut dire quoi, zapper ? Ca veut dire qu’on ne s’attache à rien, qu’à un moment donné, on n’a plus de désir. A partir du moment où l’on n’a plus désir, on n’est plus vivant. On va vite, on survole toute chose et ne s’arrête nulle part. Aujourd’hui, un but marqué par le PSG a autant d’importance que la tragédie bosniaque ou la sortie du nouveau CD d’Ophélie Winter, laquelle n’en a pas plus que le procès Papon ou la découverte du dernier saucisson chaud chez un petit charcutier de quartier défenseur du terroir... Il n’y a plus de discernement et dans les médias, c’est pareil : on donne une information et l’on ne la vérifie plus... pour découvrir deux jours plus tard que non seulement elle n’était pas fondée, mais qu’en plus elle était fausse ! Ce qui est laissé pour dit est laissé pour vrai. Léotard n’est certes pas ma tasse de thé, mais ce qui lui arrive est immonde ! Traîné dans la boue, accusé d’être un assassin, on s’aperçoit un peu plus tard qu’il n’y a aucune preuve, c’est ignoble ce mépris ! Pour en revenir à Guitry, même si on lui reproche de n’être pas très " élevé " philosophiquement, c’est en tout cas un auteur qui jamais ne méprise ni les hommes et les femmes dont il parle, ni ceux auxquels il s’adresse. Ne serait-ce qu’à ce titre, je le trouve bien supérieur à tout ce qui se passe aujourd’hui...

Est-Ce Que l’éducation que vous avez reçue a contribué à forger le chemin qui est le vôtre ?
J’ai grandi dans une famille sans argent qui m’a appris que la seule vraie richesse de la vie, c’était de vivre, précisément. Mon père est peintre, il vit toujours et faisait des décors de théâtre dans sa jeunesse. Ma mère était femme de peintre, ce qui contrairement à ce qu’on pense souvent est un vrai métier, car c’est elle qui faisait bouillir la marmite. Très tôt, ma sœur Catherine et moi avons baigné dans ce milieu artistique, d’autant que la maison était toujours " portes ouvertes " à toutes sortes de gens, dont on s’est " nourri " toute notre enfance. Ma route à moi, c’est le désir ; je n’ai pas de " plan de carrière " et fonctionne à l’instinct : ce que je désire est bon pour moi ; ce que je ne désire pas n’est pas bon et je ne le fais pas. Je laisse à tout le monde le droit de m’envahir et de me nourrir de ce qu’ils sont, et je m’en nourris, mais ne laisse à personne le soin de décider de mes choix. Cette indépendance et ce privilège, c’est à mes parents que je les dois.

Dans " Le mari, la femme et l’amant ", Evelyne Bouix est votre partenaire sur scène ; elle est aussi votre compagne dans la vie. Comment est-ce de " jouer " avec la femme de sa vie ?
Ca représente beaucoup de choses... D’abord Il y avait le profond désir d’Evelyne de jouer avec moi au théâtre. Ensuite, pour moi, cette délicieuse sensation d’être le "materneur" de ma propre compagne, plus jeune dans tous les sens du terme, en âge et en expérience théâtrale. Enfin, il y a le fait de me "servir" de nos rapports de couple dans l’existence pour nourrir le personnage de Jacques dans la pièce, assez éloigné de moi. Triple plaisir donc, celui de se retrouver ensemble dans une pièce qui nous va bien; celui de se dire qu’on a des secrets personnels, piqués aux quatre coins de notre vie privée, que l’on "injecte" sur scène sans que les gens s’en rendent compte (et je me garderai bien de vous dire lesquels). Et puis cet approfondissement de notre vie de couple, amoureuse, du fait qu’on ne se quitte pas et ça, c’est infiniment gracieux. Parce Que je dis toujours que nous vivons comme des amants, on passe notre temps à se donner des rendez-vous; le jour où l’on ne s’en donnera plus sera terrible ! Là, on vient de se donner un long, long rendez-vous qui n’en finit plus et j’en suis ravi. Une longue route d’amour, de passion, d’estime mutuelle et de création artistique. Sans vouloir nous comparer à des Renaud-Barrault qui ont passé toute leur vie théâtrale ensemble, ça me plait bien de ne pas être séparé de cet être cher à mon cœur.

Propos recueillis par Véronique Blin


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