Bartabas, un homme nommé cheval
Avant de reprendre chez lui, à Aubervilliers, sa création avignonnaise " Eclipse ", le nomade aux rouflaquettes, maître incontesté de lart équestre, a fait avec nous, dans son élan vital, une pause salutaire autour de "Zingaro" , son beau frison noir
Il était la violence, lagressivité, la colère. Du " Théâtre Emporté ", comme lui, quil créa à dix-sept ans, sans chevaux, à cette " Eclipse " où ils sont les maîtres du plateau, en passant par le " Cirque Aligre " et l" Opéra équestre Zingaro ", quel chemin parcouru ? Celui, sans doute, de la sérénité... A en juger par son nouveau spectacle, Bartabas pose les armes, il lâche la bride sur le cou. Après la balalaïka et les violons tziganes de son orchestre originel ; après les mélopées berbères ou les cithares hindoues, lhomme cheval du voyage rapporte dans ses bagages coréens le chant Pansori, qui écorche la gorge pour couvrir le bruit de leau. Les sons du fond de lâme qui jaillissent de lorgane de la puissante Yoojin ouvrent la porte sur la liberté. Libres enfin, hommes, femmes et chevaux. Montés à cru ou pas montés du tout, lâchés crinière au vent dans lespace cosmique de la piste lunaire, ils dessinent les magiques arabesques dun ballet magnifique, où se mêlent sueur, terre et tissu. Dans le silence, en noir et blanc exclusifs. Le Calme après la Tempête.
Véronique Blin - "Éclipse " porte bien son nom : pour la première fois, il semble que vous vous " effaciez " pour laisser la place aux hommes et chevaux de votre spectacle. Est-ce qu'après le temps de la conviction et votre notoriété aujourdhui acquise ne vient pas, pour vous, celui de la transmission ?
Bartabas - Je suis devenu un passeur. C'est vrai que j'interviens de moins en moins personnellement, que je donne quelques signes, quelques clins d'il, mais je laisse beaucoup plus s'exprimer les autres. En plus, il y a plein de nouveaux dans l'équipe, notamment des danseurs ; je me laisse porter par mes nouvelles rencontres, mes nouvelles découvertes. Tous mes spectacles sont le fruit d'une évolution permanente. Je ne décide pas, selon l'air du temps ou la mode en cours, de faire tel ou tel " numéro "; je travaille dans la spontanéité et, si l'on regarde bien " Chimère ", il y a déjà l'ébauche d" Eclipse ", ou l" Opéra équestre ", les prémices de " Chimère " et ainsi de suite. Chaque spectacle porte en lui le suivant, c'est le sens profond de mon travail.
Il y a un contraste frappant entre les sons tonitruants de l'estrade musicale avec les chants coréens Pansori qui arrachent la gorge et le silence impressionnant de ce qui se déroule sur la piste. Pourquoi ?
C'est toujours dans le sens de l'évolution : je suis parvenu à un stade où j'ai envie de montrer des sentiments, la relation profonde qui existe entre l'homme et le cheval, davantage que les performances techniques, le rythme violent ou les prouesses des cavalcades. Je veux montrer l'intérieur plus que l'extérieur. La place est laissée plus grande aux chevaux, qui font beaucoup de choses tout seuls ; je ne fais que les suivre, les écouter, ce qui donne cette impression d'épure, à cette différence près que, pour moi, épurer n'est pas enlever, mais au contraire rajouter des choses, de l'intérieur. Cest pourquoi la musique a autant dimportance à mes yeux ; elle fait corps avec le spectacle. Cette musique Pansori, dorigine chamanique, nécessitait de casser les voix pour devenir des instruments supranaturels. Encore une fois revenir à la source, et peu importe le pays dorigine. LInde, le pays berbère, le Japon ou la Corée ne sont que des prétextes ; je cherchais, comme toujours, une nouvelle source dinspiration pour ce spectacle, par la musique. Il se trouve que je lai trouvée en Asie, mais ce nest pas important. Lessentiel, cest cet échange incroyable qui existe entre lhomme et le cheval, que jessaye de faire partager.
Bartabas nest pas votre nom et vous ne parlez jamais de votre enfance, de votre parcours personnel, de vos souvenirs ou de vos attaches. Qui est-ce qui se cache derrière ce pseudonyme ?
Je nen parle jamais parce que cest une histoire de passion et la passion, ça ne sexplique pas. Il faudrait un psychanalyste pour rentrer là-dedans et ce nest pas une boutade. Je nai pas deux, même pas un souvenir denfance qui puisse me faire dire "voilà, cest ce jour-là que jai décidé de moccuper et de vivre avec les chevaux". Tout ce que je peux vous dire, cest que rien ne me prédisposait à faire ce métier, ni par goût, ni par entourage familial, rien. Il y a eu tout un courant, très désagréable, dans la presse, cherchant à savoir mon nom, doù je venais, pourquoi je faisais ça etc... et ça me gonfle vraiment. Ce qui mintéresse par rapport aux gens, cest laventure théâtrale de Zingaro, ce nest pas la personne et je ne veux pas casser ça. Toute la Compagnie et moi-même avons dédié notre vie à ça, cest tout. Je retrouve des préoccupations communes à beaucoup dartistes, une certaine réflexion sur son art, un côté sans doute plus sacré, plus spirituel si jose dire dans "Eclipse", mais la grande question est de savoir si cest le fruit dune observation juste, objective, ou celui dune plus grande intériorité. Cest pourquoi je dis que je ne suis quau début de mon travail, je ne sais pas où ça va me mener, mais je sais maintenant quune vie ny suffira pas. Je suis parti dans une direction qui na pas de limites. Peut-être que dans cinq ans, je dirai "basta, jai fait le tour de la question, jarrête !", mais ça métonnerait. Ce sont les chevaux qui me le diront...
La chorégraphie qui entre en scène, lépure du geste, la piste calme et silencieuse, les chevaux lâchés tout seuls et nus dans lespace, le noir et blanc pour uniques couleurs, après la violence et le cri du cur, la sagesse ?
Toute uvre dart nexiste que par la personne qui la regarde. Chacun la ressent différemment selon sa personnalité. Cela dit, cest vrai quil y a une sorte de " glissement " dans " Eclipse " vers plus de chorégraphie, avec larrivée des danseurs. Disons quil y a de nouveaux " corps " dans Zingaro et je tiens beaucoup à ces nouveaux duos entre lacrobatie et la danse, son sens du geste et du mouvement. Quant aux couleurs, le noir et le blanc, ça nexiste pas : cest lombre et la lumière, mais ça peut être complètement inversé. Le noir, si on léclaire, devient lumineux et le blanc, non éclairé, peut être noir. Soulages, à cet égard, est quelquun que jadmire beaucoup et bon nombre de mes inspirations viennent plutôt de la peinture, de la sculpture, de lécriture, davantage en tout cas que des arts vivants comme le théâtre. Cest normal, car dans la même profession, on a tendance à se juger les uns les autres, à prendre parti : " je naurais pas fait comme ci, jaurais préféré faire ça...", alors que pour la sculpture ou la peinture, on est simple spectateur et lon prend ce quon veut quelles nous donnent... Par exemple, dans " Eclipse, il y a peu de gens qui le savent ou le comprennent, mais au début, quand la neige tombe, elle est noire ! Si elle était blanche, on la verrait sur le sol qui est noir à ce moment-là. Cest uniquement la lumière qui léclaire qui la rend blanche...
Alors, Bartabas apaisé ?
Je pense être toujours en lutte, mais ma provocation se situe à un autre niveau. Cest vrai que pendant longtemps, jai cherché à prouver, à imposer le fait que Zingaro nétait pas du cirque, plutôt entre la danse et le théâtre. Cest dur à démontrer, ça prend du temps et jétais assez agressif... Maintenant, cest reconnu, les gens connaissent mon travail et la provocation sest déplacée : toucher une a autre sensibilité, atteindre à une plus grande spiritualité. Cest ce qui ma beaucoup frappé aux Etats-Unis, par exemple : on mavait dit " tu vas voir, les cavalcades, les chevauchées, tout ça, ils en raffolent, ils vont adorer etc... " Pas du tout, ils ont tout de suite compris la philosophie de " Chimère " et ils ont été profondément touchés, sans se poser de questions. En Europe, on a tout de suite des doutes : qui est ce mec, quest-ce quil a fait, il na même pas fait décole de théâtre et tout et tout ; cest louche à priori. En Amérique, ce qui compte, cest ce que tu fais. Cest bien, cest pas bien, ça touche, ça ne touche pas, ils sen foutent de savoir doù tu viens et pourquoi tu fais ci ou ça. Ils prennent ce que tu leur offres à létat brut et moi, jaime ça, cette vraie curiosité.
Vous le nomade, le saltimbanque, sans origine avouée ni port dattache défini, vous avez jeté lancre, voici huit ans, à Aubervilliers, sous un chapiteau de bois, en dur donc. A quoi correspond ce revirement ?
Contrairement à ce que lon pourrait penser, jai horreur de voyager. Pour travailler, oui, me frotter à dautres gens, dautres cultures, daccord. Mais aller " découvrir " de nouveaux pays en vacances" , ça ne mintéresse pas. Jai la chance de pouvoir pratiquer le métier que jaime alors les vacances, connais pas ! Cela dit, nomade, je le suis toujours dans ma tête et puis cétait un défi lancé contre les a priori des ministères et de lopinion selon lesquels il y a Paris et puis les banlieues où il faut faire des choses spécifiques, " adaptées " au problème... Je trouve ces discours stupides, ils me mettent en colère et, une fois de plus, jai voulu démontrer le contraire. Résultat : il y a des centaines de milliers de gens qui viennent voir Zingaro chez nous et qui sintéressent aux chevaux, quils soient " banlieusards " ou non ! Au sein de la troupe, les deux choses qui nous lient vraiment, cest quaucun des quarante-cinq membres de la Compagnie nest issu dune famille de cirque ou de voyageurs et que notre philosophie fait que nous vivons sur notre lieu de travail, 24h sur 24. Vivre son art, cest une question déquilibre. Même si jai commencé à 17 ans, sans chevaux, avec " Le Théâtre emporté ", je suis vraiment né avec Zingaro, il y treize ans, lâge du cheval noir qui nous a donné son nom.
Propos recueillis par Véronique Blin
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