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Rencontre avec Franz BARTELT

Auteur des textes pour

« LES BISCUITS ROSES »

Franz Bartelt (photo E. Borgers)

Nom d'origine allemande, BARTELT signifie « formidable travailleur » ; autant dire que Franz le porte bien… Il écrit depuis l'âge de 13 ans, quittant l'école l'année suivante, après avoir tâté de la pataphysique (cher Jacques Prévert !) et des marionnettes. Depuis, il ne cesse de noircir des pages et des pages de textes, allant du roman à l'essai (Gallimard), de la poésie à toutes sortes de pièces (radiophoniques), d'idées, de notes prises sur le vif de la vie, rassemblées dans ce qui pourrait constituer un « journal de bord ». Entrons dans cette intimité.

Intercineth - Vous dîtes volontiers que vous êtes meilleur à l'écrit qu'à l'oral. Tout d'abord, qu'en savez-vous ? Qu'est-ce-qui vous fait dire ça ? Ensuite, si cela est vrai, pourquoi ?

Franz Bartelt - Je le sais, car je crois que, si j'écris, c'est parce que je ne parle pas. J'ai eu une enfance à peu près muette. J'étais très peu bavard ; je n'avais rien à dire. En revanche, j'écrivais beaucoup et l'écriture a remplacé peu à peu la parole

Il est vrai que la plupart de vos textes - en tout cas ceux retenus par la Compagnie La Strada pour « Les biscuits roses »- sont écrits sur le ton de la conversation. Est-ce un « manque à gagner » ou une substitution ?N'avez-vous jamais cherché à savoir pourquoi l'écriture avait, pour vous, remplacé la parole ?

Je pense que l'écriture engage moins que la parole. Pour en revenir aux « Biscuits roses », ce ne sont pas tant des textes que du bavardage. Une forme de bavardage assez commune à l'Homme, à l'être humain, au vivant. Parce que pour moi la parole est un des moyens de lutter contre le silence. Mais c'est aussi une manière de lutter contre l'immobilité ; on utilise toujours la parole pour aller vers quelqu'un, on s'adresse à quelqu'un. Lutter contre le silence et contre l'immobilité, c'est lutter contre la mort, qui est vraiment l'addition des deux. C'est mettre du mouvement là où il n'y a plus rien. C'est ce qui inquiète le plus l'Homme et c'est pour cela que tout le monde parle tout le temps et que les téléphones portables ont tant de succès. Ils génèrent une façon de vivre et de lutter contre le silence. On peut courir, mais les animaux aussi ; on peut faire l'amour, se reproduire, faire tout un tas de choses que les animaux font aussi. La seule chose qui est au-dessus de l'animalité, c'est le langage articulé.

Dans les textes des « Biscuits roses », les personnages cherchent une explication, un sens au monde. Pour moi, tout vaut mieux que l'absence de réponse. Il vaut mieux une réponse fausse, qui va nous satisfaire pendant un certain temps, que pas de réponse du tout. Le ciel muet, c'est ça l'angoisse de l'Homme. La parole sert à rassurer et à être ensemble, même si on ne se comprend pas ou qu'on se dit des choses sans intérêt. Malgré tout, un truc aussi bête que « passe-moi le sel », c'est satisfaisant parce qu'on va avoir une réponse, on va vous passer le sel…

C'est à peu près ce que je fais : je pars de choses très quotidiennes, très banales qui, ensuite, deviennent métaphysiques.

Avec cette antinomie apparente entre un décalage un peu absurde et une quête immodérée de rigueur, de logique, d'exactitude. N'est-ce pas votre façon de dire une nouvelle fois que tout vaut mieux que le silence ? N'êtes-vous pas vous- même dans une recherche bancale, puisque vous préférez l'écrit à la parole ?

Ma seule façon de survivre, c'est d'écrire. Enfant, vers six, sept ans, j'avais tellement peur de la mort que je ne pouvais pas supporter le noir, ça m'angoissait tout de suite ; je fermais les yeux et pouvais passer comme ça une heure ou plus coupé du monde. Ce n'était pas pathologique, c'était plutôt poétique, un peu rimbaldien. Il faut dire que je suis de Charleville… Lourdes a eu la chance d'avoir Bernadette ; nous, on a Rimbaud. Plus je vieillis, plus je l'aime ; c'est le seul à avoir su rester adolescent. Il est l'image même de la jeunesse et je crois que la poésie, c'est cela. J'ai un peu la nostalgie de cette époque, de cet âge où l'on a du temps devant soi, on peut prendre des risques, on a du culot, quitte à faire n'importe quoi. Aujourd'hui, je suis plus timoré, plus prudent aussi. Dommage.

Vous pensez que l'essentiel de la jeunesse est la prise de risques ?

Quand on a seize ans, on est immortel ! Aujourd'hui, c'est différent : il y a deux sondages qui m'ont terrifié récemment ; le premier donnait pour résultat que 80% des jeunes de dix-sept ans interviewés sur ce qu'ils voulaient faire plus tard, désiraient être fonctionnaires, pour la sécurité matérielle… Le second demandait à d'autres jeunes quels étaient leurs trois poètes préférés : il y avait Victor Hugo en premier, ensuite Baudelaire et Leconte de L'Isle… C'est vous dire à quel point, à mon sens, l'école a pourri la liberté de penser, de dire ce que l'on veut.

Comment ces textes, à la fois très quotidiens et très décalés, sont-ils venus sous votre plume ?

C'est très simple : la radio m'a commandé une vingtaine de textes courts, pour Claude Piéplu et Julien Guillomard. Après, ça m'a plu et j'en ai écrit une centaine, puis cent cinquante, puis deux cent… Je les ai oubliés dans le fond d'un tiroir et un jour, François Cancelli et Jean-Luc Debattice, que j'avais engagés pour faire une lecture, je ne savais pas trop quoi leur donner, je les leur ai confiés. Ils ont choisi un certain nombre de textes et les ont montés pour faire ce spectacle, « Les biscuits roses ». C'est une aventure qui s'est construite comme ça, sur dix, quinze ans. Aujourd'hui, j'en ai je ne sais combien de cartons…

Quel effet cela fait-il à un auteur comme vous, plutôt solitaire, plutôt silencieux, d'être ainsi exposé au grand jour, en public de surcroît ? Est-ce-que ça rassure, ça fait plaisir ou ça fait peur ?

Cela ne me fait pas peur, ça m'étonne. Dans mes pièces, en général, il n'y a ni indications, ni personnages ; il n'y a que des dialogues. C'est à eux de se débrouiller pour construire des personnages dessus. Ce sont des raisonnements, c'est très cartésien, d'une logique infaillible mais qui, tirée à l'extrême, devient absurde. Quand quelqu'un dit « il faut regarder les noirs comme on regarde les blancs », on entend ça partout ! Mais si on juxtapose toutes les phases du raisonnement, on arrive à un objet verbal parfait, qui dit le contraire de ce qu'on voulait dire au départ ! Donc, ça fait exploser toutes les valeurs et d' ailleurs, à la fin de ce texte, le type devient raciste et traite l'autre de sale blanc !

Sauriez-vous définir votre univers poétique, car c'est bien de poésie que l'on parle dans « Les biscuits roses » ?

Cela vient encore une fois de Rimbaud : c'est trouver une langue. C'est-à-dire être soi-même le plus possible, au-delà des conventions, de ce qui peut plaire, pour que la chose qui est en nous et qui veut écrire, puisse s'exprimer librement. On ne lutte pas contre la mort, ce serait idiot, mais contre l'idée de la mort, qui nous angoisse tous. Je crois que j'écris aussi pour ça ; c'est le divertissement, au sens pascalien du terme. Pour ne pas penser à des choses qui nous détruisent prématurément, mais au contraire pour vivre relativement heureux.

Les personnages des « Biscuits roses » courent après le sens et évidemment, ne le trouvent jamais. Mais de quoi est fait le sens ? De logique, de raisonnement. Les mathématiques, c'est le sens absolu, terrestre, imperturbable, presque pataphysicien. On retrouve ça dans le langage, même si l'on peut déplorer que la langue évolue. Le temps passe, tout change et nous, on est dépassés ! Eux essaient de ne pas être dépassés, donc ils courent derrière le temps, le sens, derrière « qu'est-ce qu'on fait ici ? », mais dès qu'un sujet peut être réglé en deux phrases, eux trouvent toujours le moyen de prolonger la conversation. « Les biscuits roses » pourraient parfaitement s'arrêter après le premier fragment ! Et bien non, eux continuent.

Entre Copi et Beckett, avec ce « Quelque chose suit son cours » dans « Fin de partie » ?

« Quelque chose suit son cours », c'est le cours de la vie, contre lequel personne ne peut rien. Le rêve de toute ma vie a été d'être « un mec bien » ; je n'ai jamais réussi à l'être…

Propos recueillis par Véronique Blin