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Christine Berg
l'avisée « raviveuse » de Pygmalion

Pygmalion (photo J. Philippot)
Metteuse en scène et fondatrice de la Compagnie « ici et maintenant », qu'elle dirige, Christine Berg a trouvé pour son groupe un nom qui lui va comme un gant : résolument contemporaine dans le choix des textes qui l'inspirent (Valère Novarina, Jean-Luc Lagarce, Guerasim Luca, Jean-Pierre Verheggen…), elle est une femme d'aujourd'hui, solidement ancrée dans le sol champennois, son « ici ».
Intercineth - Votre parti pris initial d'enfermer les personnages de Pygmalion dans un univers clos, métallique, presque carcéral, à quoi correspond-il ?
Christine Berg - Il ne faut pas perdre de vue que cette pièce a un siècle. La monter aujourd'hui exige donc de la dépoussiérer, de la nettoyer des anecdotes de l'époque. J'ai choisi l'abstraction, assez radicale. Dans cette optique, le métal me semblait le plus froid, le plus lisse aussi, pour donner une image de cette société que nous formons tous et qui est quand-même assez hostile, en tout cas dans laquelle on a du mal à être bien. Elle n'est pas confortable, c'est grand, c'est haut, on ne peut guère s'y accrocher. Ces gratte-ciel, c'est aussi l'histoire de notre architecture urbaine. Voilà pour le sens de la matière.
Ensuite, il y a ce qu'on en fait. La manière de structurer et déstructurer la matière. Structurer l'espace pour que Liza s'y retrouve isolée dans cet univers qui est quand-même rude, jusqu'à ce qu'elle parvienne à le faire exploser, à la fin, à l'issue de ce grand chemin qu'elle a parcouru sur elle-même.
Avec, pourtant, plusieurs tentatives d'ouverture de ces parois rigides, d'entrebaillement vers plus de souplesse, de douceur, de lumière, d'espoir peut-être ? Cette hypothèse de la « chance » n'est-elle pas toujours très présente dans votre travail, quel qu'il soit ?
C'est vrai que ça compte beaucoup dans Pygmalion, mais aussi dans Noce, de Lagarce, que j'ai monté l'année dernière, ou encore dans L'Atelier volant, de Novarina. Je crois profondément à la force de l'individu, dans sa capacité à se régénérer, à trouver le moyen de s'en sortir, quel que soit le milieu dont il est issu. A fortiori, quand on ne sort pas de la cuisse de Jupiter !
Bernard Shaw est tout à fait dans cette ligne là. C'est évidemment un homme de gauche, qui parle très clairement des ghettos sociaux, de la lutte des classes ! Mais qui va aussi au-delà de ça ; c'est un grand humaniste, qui place l'homme au centre de tout.
En l'occurrence, ici, la femme. Bernard Shaw n'a-t-il pas été toute sa vie un défenseur acharné de la gente féminine ?
Il a écrit une quantité d'essais sur le féminisme, sur le mariage aussi. D'ailleurs, à la fin de Pygmalion figure un texte de douze pages où il explique qu'il est très important que le Professeur n'épouse pas Liza, que ça n'aurait aucun sens, qu'on en a soupé de ces fins romantiques où les héros se marient. Le propos de la pièce n'est pas du tout ça ; n'allez surtout pas dans cette direction-là ! Il est extrêmement lucide et dépasse à la fois le propos politique et le théâtre petit-bourgeois. C'est une dimension beaucoup plus philosophique sur la capacité que l'on a à gérer son destin soi-même, d'où que l'on vienne, où que l'on soit. Trouver son chemin.
Appelleriez-vous ça l'énergie vitale ? Cette volonté, constante dans votre travail, de sortir des sentiers battus, d'arrêter de « faire là où on nous dit de faire » ?
Je suis très touchée que vous l'ayez remarqué, parce-que c'est notre boulot d'artiste aussi, d'essayer d'aller voir à côté, de trouver des chemins de traverse, ceux que je préfère.
Propos recueillis par Véronique Blin