Dominique Blanc, la rouge feu

Dans Une fille, de soldat ne pleure jamais, de James Ivory, elle est Candida, gouvernante portugaise d’une famille américaine émigrée à Paris. Rencontre avec une comédienne certes " candide ", mais surtout habitée par le feu secret qui la brûle

Tout juste Césarisée pour la troisième fois meilleure actrice dans un second rôle pour celui de Catherine mère de famille un peu perdue dans Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau. Molièrisée l’année dernière meilleure comédienne pour Nora, l’inoubliable mère indigne de maison de Poupée d’Ibsen - où elle avait remplacé au pied levé Isabelle Huppert elle-même empêchée pour cause d’" heureux évènement " - , la lyonnaise Dominique Blanc est une actrice de tout premier plan, mère pour de vrai de deux charmantes petites filles. Sur la plage dinardaise où nous l’avons rencontrée, éminent juré du dernier Festival du Film Britannique, ses grands yeux marron et ravis, ouverts sur la vie, nous ont conté la sienne ; avec flamme.

Véronique Blin - Comment s’est passée votre rencontre avec James Ivory, réputé austère, fermé, silencieux ?
Dominique Blanc -Tout a commencé par un déjeuner, ce qui est plutôt agréable, mais aussi par une plainte de ma part, ce qui l’est moins... Je trouvais le rôle qu’il me proposait trop court et le lui ai dit. Curieusement, au fur et à mesure que je défendais ma position, avec peut-être un certain culot en effet, j’ai vu ce grand cinéaste, qui derrière son allure fermée, cache un formidable sens de l’humour, s’ouvrir à mes propositions et étoffer mon rôle. C’est ainsi que cette petite soubrette anonyme est devenue l’un des "témoins" importants de toute l’histoire. Il faut dire aussi que c’était une structure légère, peu d’acteurs et de techniciens, nous étions entre nous, en famille là aussi ! Pour des structures plus lourdes, comme Jefferson in Paris ou Les Vestiges du Jou, "Jim" était beaucoup plus retiré, isolé.

Cet accent portugais que vous prenez dans votre emploi, comment l’avez-vous acquis ?
J’ai beaucoup travaillé avec Françoise Berge, l’assistante d’Ariane Mnouchkine depuis des années pour tous les comédiens étrangers de sa troupe qui doivent apprendre à parler en français. J’ai fait avec elle l’exercice inverse ! Et puis tous les gestes d’une gouvernante modèle. Il faut dire que dans les années soixante, début du film, les patrons ne savaient même pas gratter une allumette!

Ce César du meilleur second rôle que vous venez d’obtenir une nouvelle fois, quel effet vous fait-il ?
Alors là, je dois dire que je n’en suis pas encore revenue ! Autant j’ai compris pour Milou en Mai, où Claire Chevasson est omniprésente, ou bien encore dans Indochine, parce-que Régis avait écrit le rôle d’Yvette pour moi, autant lorsque j’ai entendu mon nom pour la Catherine du Chéreau, j’ai cru avoir mal compris ! J’ai cru qu’il y avait erreur sur la personne. Pour moi, je n’étais qu’un croquis, une silhouette. Après, je me suis dit : chic, ça signifie que les gens m’aiment vraiment !

Dans le film d’Ivory, vous prenez l’accent portugais comme si vous étiez née là-bas. Dans Maison de poupée, vous êtes d’une violence incroyable. Chez Warnier, vous picolez ferme ; chez Chéreau, vous êtes paumée. Pour une réputée timide, vous êtes plutôt culottée, non ?
C’est précisément pour combattre ce que je considérais comme un défaut, la timidité, que je me suis lancée dans l’aventure. A dix ans, je mettais en scène Les femmes savantes ou Les Précieuses ridicules à l’école, avec mes copines. A quinze, j’étais d’une timidité et d’une sauvagerie absolues et avais réussi à convaincre mes parents de m’inscrire dans un cours de théâtre pour lutter contre ça. J’ai présenté Le Journal d’Anne Frank et la prof m’a dit " il faut que tu appelles tes parents, que tu arrêtes tes études, que tu entres au Conservatoire de Lyon et que tu joues tout de suite !! ...

Est-ce ainsi que ça s’est réellement passé ?
Inutile de vous dire que lorsque je suis rentrée à la maison, ce n’est pas cet air-là que l’on m’a chanté ! C’était plutôt " Passe ton bac d’abord ! ". Ce que j’ai fait. Mais ce démon-là n’arrivait pas à se taire en moi, et c’est tant mieux, cette envie de jouer, cette certitude inconsciente que tel était mon destin. Entrecoupée de plein de moments de découragement : quand je suis arrivée au Cours Florent, j’ai eu une très belle rencontre avec cette personne, mais je ne m’intégrais pas du tout à cet univers auquel je n’appartenais pas. Il fallait que je travaille pour payer mes cours, j’allais à ceux de l’après-midi où je retrouvais toute une jeunesse dorée qui venait plutôt là pour des séances de psychanalyse gratuite... Je me sentais toujours un peu étrangère, ce qui est toujours le cas aujourd’hui, mais j’ai appris à aimer cela : justement, être quelqu’un d’autre, tout le temps, le propre de notre métier. Petit à petit, je me suis rendue compte que, même si c’était difficile, compliqué et tortueux, c’était un métier qui, au bout du compte, m’apportait plus de plaisir que de souffrance et surtout, un souffle de liberté qui m’aide à vivre tout court.

D’abord connue de quelques-uns comme comédienne de théâtre, c’est le petit écran qui vous a fait entrer dans nos foyers, de façon mémorable, avec L’Allée du Roi, de Nina Companez, qui a bouleversé la France entière. Comment cette " Voie Royale " s’est-elle ouverte pour vous ?
Par le théâtre, justement, et grâce à ma maman, qui m’a emmenée alors que j’étais toute petite, voir Tartuffe mis en scène par Planchon. Plus tard, parce que les abonnements étaient systématiques et très peu cher dans les lycées, j’étais tout le temps fourrée au Théâtre du 8e et au T.N.P, avec Planchon, Maréchal ou Chéreau. Mes rêves étaient des rêves de théâtre, le cinéma me semblait très sympathique, mais mes vraies vibrations, plaisirs et émois étaient ceux des planches. C’est le théâtre qui est entré le premier dans ma vie, par une succession de chances extraordinaires, de malchances aussi, qui vous font avancer. Finalement, quand le cinéma s’est présenté à moi en la personne de Régis Warnier, c’était un hasard absolu.

Indochine, donc, dans lequel vous interprétez une alcoolique invétérée. N’avez-vous pas eu peur d’être étiquetée d’emblée, pour votre entrée sur le grand écran ?
Je me suis dit, il y a eu un film, il n’y en aura pas deux, parce qu’après un rôle d’alcoolo, on ne me proposait que des partitions similaires, j’ai dit basta. D’autant qu’à ce moment-là, je jouais Suzanne dans Le mariage de Figaro, Célimène dans Le Misanthrope, on me proposait au théâtre des choses extrêmement différentes, qui semblaient s’enchaîner avec une immense facilité. Le cinéma me semblait une chose à part, à côté, un peu hasardeuse, pas prévue, jolie, charmante, mais pas du tout nécessaire, encore moins indispensable. La chance a voulu que je fasse au cinéma des rencontres formidables, avec des rôles très forts, ce qui fait qu’aujourd’hui, j’essaye de privilégier les deux, dans une alternance certes difficile à gérer, parce qu’au théâtre, on vous demande de vous engager très en avance. Mais je ne voudrais pas choisir un univers, je veux continuer à apprendre dans les deux.

A propos d’apprentissage, lequel de ces deux domaines vous semble le plus difficile à appréhender ?
Le théâtre, certainement. Ce sont deux métiers complètement différents, mais le théâtre est beaucoup plus dur physiquement, moralement aussi, parce qu’il faut y aller tous les soirs. Répéter pendant deux mois de quatorze heures à minuit, c’est l’inconfort absolu, l’insécurité totale. C’est partir dans des zones d’ombre où l’on n’a pas du tout envie d’aller regarder, avoir des moments de fous rires et de plaisir fous, mais aussi défendre un rôle tous les soirs, quoi qu’il se passe, se dise ou s’écrive dans la presse. C’est vraiment un métier de courage, totalement éphémère, parce que, captation ou pas, il en reste très peu de souvenirs. La seule chose vivante est dans la mémoire des gens. C’est probablement ce qui en fait toute sa beauté, parce qu’il n’y a pas de trace. J’ai joué Maison de poupée, vous n’en verrez jamais de film, il n’y a pas de tee-shirts, ni de lunettes ! Il y a juste eu les télévisions, qui sont venues filmer cinq minutes catastrophiques : c’est toujours fait très, très vite, l’après-midi, avec pas tout à fait les bons costumes, on est à froid, c’est factice et menteur, je n’aime pas ça. Ma fierté est qu’il n’y aura pas de film de cette pièce et que si elle reste vivante, qu’on en parle encore dans quelques temps, ce sera uniquement par le vécu des gens, le souvenir qu’ils en gardent, et c’est tant mieux !

Cela vous gêne que le cinéma demeure, que l’on puisse voir et revoir les films que l’on a aimés ?
Je suis toujours surprise, dix ou douze ans après La femme de ma vie, que les gens viennent me voir avec la même émotion, pour un film où j’ai tourné cinq jours ! la reconnaissance est comme gravée, figée, éternelle, vivra au-delà de moi et je ne trouve pas ça normal, ni juste. Le théâtre existe dans l’instant, c’est cette fragilité qui me plait, qui le rend vivant. Comme disait Churchill à propos de la guerre, " c’est de la chair, du sang et des larmes ".

Ne seriez-vous pas précisément un peu soldat, dans votre métier, pour défendre les valeurs auxquelles vous tenez ?
On vit une fin de siècle où tout est concentré sur l’image, l’apparence, sur le son qui vous massacre les oreilles, où plus personne ne sait entendre, écouter, regarder sans être sous influence. Au cinéma, on va monter un film d’une certaine manière, avec des gros plans comme-ci, des inserts comme ça, des travellings autrement. Au théâtre, l’acteur est indépendant, le spectateur aussi. Son montage, il le fait lui-même. S’il veut passer toute la soirée à regarder un hallebardier au fond du décor, il verra un certain spectacle, s’il veut faire un gros plan permanent sur les yeux de l’actrice, il pourra le faire, s’il ne veut regarder que les rôles secondaires ou muets, il construit sa propre histoire. L’acteur, comme le spectateur sont formidablement actifs, donc intelligents. Bien sûr, il est des réalisateurs fantastiques au cinéma, mais face à cette invasion d’images du nouveau millénaire qui s’annonce, le théâtre est peut-être le dernier lieu de résistance de la pensée. Alors oui, j’ai envie de me battre pour qu’il le reste !

Propos recueillis par Véronique Blin

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