Claudia Cardinale, fine fleur du jardin de Cannes
Egérie, muse ou marraine du plus grand rendez-vous cinématographique du monde, nulle édition cannoise qui ne guette sa venue. Après une promenade en sa compagnie au pays du polar, à Cognac, effeuillons sur la Croisette les jolis pétales de cette italo-tuniso-française, la plus belle de la "Riviera"
Une rose porte son nom. Bel écrin de nos écrans, Claudia Cardinale embaume depuis quarante ans notre paysage cinéphile de son parfum chaleureux. Actrice passionnée, épanouie, dune élégance toujours inouïe, elle est fière de perdurer. Les pieds africains, bien ancrés dans la terre rouge tunisienne, plongeant ses racines dans celle dItalie, son coeur est en France, dans celui du Marais, où elle vit à Paris. Rencontrée à Cognac, lors du dernier Festival du Film Policier dont elle était membre du jury, un lendemain de fête pourtant arrosée nous loffrit fraîche et dispose, à peine fatiguée. Eclectique dans ses choix, elle ne nous a pas caché son goût pour les films de genre, notamment celui-là : Jadore latmosphère des films policiers, lécriture, le mystère. Les images aussi, avec cette lumière très particulière. Bogart ou Mitchum me fascinent, Hitchcock me terrifie et méblouit en même temps. Laissons-nous à notre tour éblouir par cette femme florissante, qui fut championne de volley adolescente et prétend avoir été très garçon manqué. Joli garçon !
Véronique Blin - Cette rose à votre enseigne, quelle est son histoire?
Claudia Cardinale - Cest moi qui laie choisie. Je la voulais solaire, un peu orange, un brin champagne, chaleureuse et forte à la fois. Jadore les fleurs, pour moi la nature est le plus bel endroit au monde. Si jai à choisir entre aller au restau ou une ballade à la campagne, cest elle qui gagne !
Quoique vous aimiez aussi la bonne chair ! Quelle place occupe dans votre vie le fait de se retrouver entre amis autour dun bon plat ?
Celle de la tradition. Le temps du repas est très important pour nous, méditerrannéens, à la différence des américains, qui mangent sans arrêt et surtout nimporte quoi. Je me souviens des déjeuners dominicaux préparés avec amour par ma maman, il était hors de question dy couper ! En revanche, je mange peu et tiens de mon père le fait de laisser souvent mon assiette à moitié pleine ! Cest davantage léchange, la convivialité, qui mintéressent autour dune table. Moment privilégié de détente et de partage.
Brigands !, le film de votre compagnon Pasquale (présent à Cannes ? attendre), vous fait renouer avec les épopées historiques en costumes?
Jadore ça ! Les chevaux, la poussière, le grand spectacle ! Cest lhistoire vraie de lunité de lItalie, en 1840, entre le nord et le sud. Cest un film très important en Italie, voulu par le ministre de la Culture, parce-quil relate un pan fondamental de notre histoire. Il sappelle Brigands, parce-que le sud a perdu et quen Italie, ceux qui perdent sont toujours des bandits ! Il se serait tourné en Amérique du sud, çaurait été tout le contraire ! Un film de héros, comme Zapata ou Che Guevarra ! Mais là, le seul recours des gens du sud a été démigrer aux Etats-Unis ou dans le nord pour trouver du travail !
Née à Tunis, de famille italienne et le coeur en France, vous êtes très cosmopolite !
Je suis une nomade, cest mon côté africain. Dorigine sicilienne, sur trois générations. Mes arrière grands-parents étaient sur les côtes de Sicile parce-quils construisaient des bateaux. Mon grand-père est venu par la mer sinstaller à La Goulette, au nord de Tunis, pour y lancer un chantier naval; cest comme ça quon est arrivés. En Tunisie, il y avait beaucoup de siciliens, cétait tout près ! Mais je suis de culture et déducation totalement française, comme mes parents du reste. Jy suis restée jusquà la fin de mes études, à dix-huit ans et quand jai commencé à faire du cinéma en Italie, je ne parlais pas un mot ditalien, jétais doublée !
Comment êtes-vous justement "entrée" en cinéma ?
Par accident. Je participais par hasard à une fête de charité avec ma mère et ils organisaient le concours de la plus belle italienne de Tunisie. On ma poussée à le faire et il y avait là des gens de "Unitalia", léquivalent d"Unifrance". Il se trouve que jai gagné le Premier Prix, qui était un voyage en Italie pendant le Festival de Venise ! Le premier film que jai vu là-bas était Les nuits blanches de Visconti, que jai rencontré après la projection. A partir de là, tout est allé très vite : un petit rôle dans Rocco et ses frères, puis Le Guépard, Sandra et toute la suite jusquà aujourdhui, avec plus de cent films auxquels jai toujours été, à de rares exceptions près, très fière de participer.
A partir de quand navez-vous plus été doublée ?
A partir de 8 1/2, de Fellini. Jai commencé mi 58, il y a plus de quarante ans. Mes trois premiers films étaient doublés. Puis en 62 et 63, jai fait Le Guépard et 8 1/2 et là, jai retrouvé ma voix. Jusque-là, les producteurs la trouvaient bizarre, je ne sais pas pourquoi, en plus, je parlais italien avec laccent français et ça ne leur convenait pas !
Obtenir demblée un énorme succès comme celui du Guépard, Palme dOr à Cannes et consécration pour vous, nest-ce pas à double tranchant ? Navez-vous pas craint dêtre trop vite "étiquetée" ?
Jai toujours été très lucide. Je ne me suis jamais monté la tête. Jai tout de suite pensé que cétait une très belle aventure, mais sans plus. Cest pour ça, je pense, que je "dure" depuis quarante ans, parce-que jai vraiment les pieds sur terre, je suis très forte. Tout au long de ma carrière, jai tellement rencontré dacteurs et dactrices fragiles, je crois que la première qualité à avoir pour faire ce métier, cest la force. Faire son propre chemin, sans se laisser griser, ni influencer.
Il faut pouvoir tout jouer ?
Si lon regarde ma filmographie, je crois que jai vraiment tout fait ! Lidéal féminin dans 8 1/2;, avec Bologninni, jétais la femme qui détruisait les hommes; avec Belmondo dans La Viacca, jétais épouvantable ! Jai fait des films en costumes, Il était une fois dans l Ouest, Le Guépard et beaucoup dautres. Jai joué des paysanes ou des princesses, comme dans La Panthère Rose, de Blake Edwards. Une enfant de la balle, aussi, dans La fille du cirque, de Henry Hattaway, avec John Wayne et Rita Hayworth, qui étaient mes parents. Jai tourné en Amazonie avec Werner Herzog. Jai toujours voulu être très différente dans chacun de mes films : brune, blonde, rousse, cheveux longs ou courts, sainte ou salope, tout !
Avec un goût prononcé pour les voyages ?
Jai lâme dune voyageuse; jadore aller partout ! Jai eu le privilège de tourner dans le monde entier : en Australie, en Russie avec Sean Connery et Peter Finch, dans la première co-production italo-russe, avec un metteur en scène magnifique, Karatozov, au milieu des glaces de lantarctique, cétait inouï! Dans toute lAmérique du sud, jai été brésilienne au Brésil, dansant la samba !
Autre privilège : celui davoir tourné avec les plus grands !
Quelle chance en effet ! Comencini et La Storia, La Ragazza avec George Shakiris tout juste sorti de West Side Story et qui était une star extraordinaire ! Jen ai vu démarrer aussi : jai fait La fille à la valise, un des premiers films de Jacques Perrin, alors quil était encore tout gamin.
Fidélissime parmi les fidèles de Cannes, quels y sont vos plus beaux souvenirs ?
Le tout premier, cétait Bolognini et Le bel Antoine avec Marcello Mastroianni. Lapothéose a été Le Guépard, parce-quon était sur la plage avec Burt Lancaster et Visconti en train de faire des photos, lorsquun petit malin ma glissé une laisse dans la main. Au bout de la laisse, il y avait un vrai guépard ! Burt et Luccino étaient pétrifiés et moi qui nai pas peur des animaux et ne suis pas trouillarde, je peux vous dire que je nen menais pas large ! Mais quel fou-rire ensuite! Je suis revenue avec Werner Herzog pour Fitscaraldo, avec Yves Montand pour ouvrir le Festival; et puis pour le Cinquantenaire; jai fait partie du jury avec Louis Malle, pour La leçon de piano. Cest vrai que je ne manque pas une occasion, Cannes est un peu ma maison, jy retrouve plein damis que je ne vois pas souvent.
Des regrets, aussi ?
Je ne supporte pas les "body-guards". Tous ces acteurs extrêmement protégés, inapprochables, dans des voitures sombres aux vitres fumées, probablement blindées, moi ça me fait rire. Je voyage toujours toute seule et il ne mest jamais rien arrivé de fâcheux ! Je me souviens dune soirée mémorable avec Stallone, Mickey Rourke, Mia Farrow, toute une flopée de stars flanqués de leurs gardes du corps et moi, jarrive toute seule comme une fleur et, alors que je les connais très bien, ils ne pouvaient pas y croire ! Ils étaient sidérés de me voir me promener ainsi !
Aimez-vous les bains de foule ?
Jaime le contact avec les gens; celà fait partie de la beauté de ce métier. Après tout, cest nous quils vont voir ensuite sur lécran ! Pourquoi ne pas leur donner un peu de bonheur davance, si ça leur fait plaisir ! Je sais quil y a des acteurs hollywoodiens qui ne donnent jamais dautographe; cétait le cas de Clark Gable, par exemple. Je nai jamais refusé un autographe ni une photo et je reçois toujours un courrier considérable. Il y en a qui mécrivent depuis plus de vingt ans ! Alors, pourquoi irais-je me cacher derrière des vitres noires ? Non, cest un bonheur pour moi, ce nest pas un effort ! Un sourire, une poignée de mains, cest tout de même plus chaleureux quun rempart de gros costauds !
Dans ce registre de lagression, que pensez-vous des téléphones portables ?
Je déteste ! Cest une violation insupportable de lespace privé. Vous savez, en Afrique, il ny avait pas le téléphone, quand jétais petite et lorsque ce son strident est entré dans nos villages, jai pressenti que ça allait causer plus de soucis que de bienfaits. Du reste, ma part italienne nest pas fière de cette affaire : souvenez-vous de lengouement des italiens au début, ce sont eux qui ont lancé la mode du fameux "telefonino"! Même ceux qui navaient pas les moyens de sen offrir en trimballaient des faux !
De toutes vos "nationalités", laquelle préférez-vous ?
Je suis avant tout africaine, orientale. Dabord, jadore le silence, la contemplation, ça me donne beaucoup de sérénité. Jaime le désert, pour cette raison, les paysages immenses, comme le ciel observé par ce personnage mythique chez nous, dans nos maisons tunisiennes : le gardien, qui passe des nuits entières à regarder les étoiles ! Il y a beaucoup de gens qui naiment pas être seuls avec eux-mêmes; moi, ça me plait. Et puis, en bonne orientale que je suis, les rêves, jessaye toujours de les réaliser car chez nous, tout est écrit et si un projet ne se fait pas, cest quil ne devait pas se faire, cest aussi simple que celà et ça évite les regrets ! Sinon, dune manière générale, je suis une fervente adepte de ladage : Si je veux, je peux !
Propos recueillis par Véronique Blin