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Patrick CHEVALIER
Comédien, co-auteur et metteur en scène de
LA VICTOIRE À VENTOUX

Comédien et metteur en scène de la Compagnie de l'Ange d'Or, sise à Strasbourg, Patrick Chevalier roule sa bosse dans le théâtre depuis toujours. Après des études en sciences politiques et un poste de conseiller culturel à Dakar, au Sénégal, dans le cadre de la Coopération, il participe à de nombreuses aventures journalistiques et théâtrales dans la région alsacienne.

Intercineth - Parmi les nombreux intérêts qui vous animent, quelle est cette « passion singulière » pour le vélo, les hommes qui l'enfourchent ou les défis qu'il suggère ?

Patrick Chevalier - Je fais partie de ces gens de théâtre qui lisons « l'Equipe » et, comme le dit Aragon : « C'est autre chose qui est dans le regard des coureurs ». Qui est de l'ordre du sacrifice, du sable, de la boue, de la victoire, de la défaite, des conflits, des rivalités, du panache. C'est tout ça, le Tour de France ; le dépassement de soi.

Pour le gamin que j'étais, dans les années cinquante, c'était des grands frères, des modèles. Bobet, Copi, Robic, Anquetil, Poulidor, étaient mes idoles ! Ils s'envolaient vers les cimes, comme moi j'ai envie de m'envoler, comme tout homme a envie de s'envoler, un jour…

Voilà pourquoi je me suis dit « un jour, je monterai un spectacle sur ces hommes, ces champions incroyables ». Quand j'ai vu des gens de la Culture s'intéresser au Tour, comme Antoine Blondin, qui n'a écrit qu'un seul roman, mais quel écrivain ! Rendez-vous compte, il a fait 524 chroniques sur le Tour, entre 1954 et 82 ! Quand j'ai retrouvé ces élans, cette passion, comme le dit Henri Jeanson « Le Tour de France est la plus jolie comédie à tiroirs que l'on puisse imaginer ». Dans comédie, il y a comédien… Alors on a décidé de profiter du départ du Tour à Strasbourg cette année, le 2 juillet, pour nous lancer et assumer de présenter notre travail en Avignon, pendant le Festival.
Et on est là, avec un spectacle qui ne s'adresse ni aux spécialistes, ni aux aficionados acharnés ou cyclistes chevronnés, mais à tout le monde, car ce sont des histoires d'hommes, tout simplement. Je pense plus intéressantes que les pseudo histoires vraies de la télé réalité, dont on nous abreuve aujourd'hui…

Est-ce en hommage à Blondin ou par volonté personnelle que vous vous êtes arrêté, si ce n'est en 82, en tout cas à ces grands « anciens », figures mythiques qui ont enchanté votre jeunesse ?

Il y avait cet envol, cette rage de gagner, de se surpasser, qui existent moins aujourd'hui, parce que les enjeux sont verrouillés par les stratégies des directeurs de course. Les coureurs ont désormais une oreillette et font ce que leur dit leur directeur de course. Ça ne fonctionne plus vraiment de la même façon…

Je ne veux pas pour autant condamner les coureurs d'aujourd'hui ! Certains d'entre eux ont le même courage, la même audace ! Mais dès qu'un coureur a une minute d'avance, la course est verrouillée, et c'est donc terminé ! Alors qu'on a l'exemple de Copi, qui a une demi-heure de retard et qui gagne quand-même cette année-là, parce qu'il a remonté petit à petit !
Donc, c'est un peu les deux : c'est à la fois un hommage aux géants de la route, à ces « forçats de la route », comme les appelait Albert Londres, et c'est aussi l'idée de dire que sur le Tour d'aujourd'hui, on n'a pas le même recul, c'est plus commercial, plus maîtrisé, plus « prévu d'avance ». En fait, c'est un peu moins une belle histoire…

Voulez-vous dire que le Tour aujourd'hui est moins une question de montagnes à gravir, de cols à passer, que de dorer le blason des marques en présence ? Sont-ce moins des hommes en lutte que des sigles en concurrence ?

Sans aller peut-être jusque là, on le voit bien avec le Mondial de foot, où quand les équipes sont de nationalité différente et que c'est France/Italie en finale, ça prend tout de suite une autre allure ! Ou encore la fabuleuse rencontre Italie/Allemagne en demi-finale ! Je ne suis pas pour les nationalismes exacerbés, mais ça a tout de même une autre gueule ! C'est une façon de jouer où ils sont eux-mêmes, avec leurs tripes, leurs caractères ! C'est vrai que sous l'égide d'une marque, on n'est pas tout à fait soi-même…

Par rapport au vélo, quelle est votre analyse du geste fatal de Zidane ? Un bon signe ou une catastrophe ?

Je vais peut-être vous surprendre, mais je vois une différence fondamentale entre le geste de Barthez il y a deux ans, qui crache sur l'arbitre alors qu'il fait partie de l'Equipe de France, et celui de Zidane. Cet arbitre est maghrébin ; le match, amical, se déroule au Maroc, OM/Casablanca. Pour moi, ce geste est indéfendable, irréparable. Et c'est l'arbitre ! Zidane, ce n'est pas la même chose : il boxe son adversaire parce qu'il est personnellement blessé ; j'ai envie de dire : ça fait partie du sport. Il lui met le coup de boule parce que l'autre l'a insulté. On ne connaît pas l'insulte exacte, mais je dirais que ce n'est pas très grave. Il ne s'agit pas, à mon sens, de geste irréparable. Moi, le mec qui insulte ma mère, ma femme ou mes enfants, il prend mon poing dans la gueule, c'est clair. Le côté icône ne joue pas. C'est avant tout un homme et nous rappelle, comme pour le vélo, l'aspect humain de ces sports de haut niveau. Et c'est tant mieux.

Y aurait-il, alors, des gestes à priori répréhensibles, qui soient en fait salutaires ? A l'instar de ces Géants du Tour, n'est-il pas indispensable de parler, aussi, de fragilité ?

Le spectacle commence par une histoire qui est impossible aujourd'hui, en 2006 : Eddy Merckx a huit minutes d'avance, le Tour est gagné, c'est dans la poche. Il n'a plus besoin de bouger du peloton. Or, il se défonce pour aller chercher l'un de ses coéquipiers, en l'occurrence Van den Bosch, parce que le gars lui a dit la veille : « Je m'en vais, je te quitte ». Merckx a été blessé et se dit « mon pote, si demain tu t'échappes, je vais te chercher et tu seras ridiculisé ! ». Et il le fait ! Alors qu'il n'est absolument pas obligé de le faire !

C'était ça, le Tour ! Ce dépassement, ce surpassement permanent de soi. J'ai vraiment eu envie de rendre hommage à ces gars-là !

Propos recueillis par Véronique Blin