Avignon 2007
Rencontre avec Clara Cornil, Anne Journo et Pierre Fruchard
autour de
« Portraits Intérieurs »
Contraste voulu : après le silence nécessaire et nourrissant de « Portraits Intérieurs », la rencontre se fait dans la rue, devant la Caserne, parmi bus et motos, bennes à ordures et autres déferlements pédestres de festivaliers empressés…
Il n'empêche : ce retour à la « vraie vie » avignonnaise donne l'exacte mesure du « moment » que l'on vient de partager.
Sonore et vibrante entrée en matière pour une tentative de rapprochement…
Intercineth - N'y a-t-il pas, dans votre nouvelle création, une volonté d'approche de l'Autre, de relation plus frontale en dépit des obstacles, murs, parois, espace limité, en opposition - ou prolongement - de votre travail précédent, davantage tourné vers vous-même, plus intime ?
Clara Cornil - Vous parliez de continuité du travail, c'est vrai que par rapport aux deux solos de l'année dernière, « Bruisse » et « Là », où je voulais absolument privilégier le corps, mon corps, avant le sujet, j'ai tenté cette fois-ci de m'intéresser au « portrait », au sens d'abord de l'image visible qu'il véhicule : les traits du visage, les formes du corps en tant que matière, en même temps qu'aux images intérieures qu'il génère, qu'il produit, ce portrait.
Il n'était pas question pour moi de faire un solo. C'était forcément deux, mais pas un duo, plutôt un duel, sans la connotation de combat. Les indiens disent « le un, c'est seul, mais le pluriel commence à trois ». le deux, c'est autre chose, mais ce n'est pas encore le pluriel. En fait, je crois que c'est la dualité du un. Du coup, on est dans un espace de relation qui se discute, qui vit, mais on n'est pas deux ; on est encore seul.
Vous passez directement, du reste, au pluriel indien, puisque c'est un triptyque que vous nous proposez, avec Anne Journo et la musique de Pierre Fruchard, davantage qu'un « trio », non ?
Clara Cornil - Nous n'avons pas travaillé frontalement sur cette thématique du deux ou trois ou plus. Elle s'est imposée d'elle-même. Comme j'étais beaucoup sur le corps/matière, le corps, pour moi, n'avait pas de visage, pas d'expression. J'ai eu envie de m'interroger là-dessus, par rapport à mon travail de danseuse : qu'est- ce que ce visage ; qu'est-ce que rencontrer l'autre ; qu'est cette matière ; qu'est le public, par rapport à l'être seul ?
Pierre Fruchard- Pour la musique aussi, j'ai cherché à travailler sur la matière, sur les os, sur la chair, sur tout ce qui est organique. En n'excluant jamais l'idée de jouissance qu'elle peut aussi procurer. La jouissance d'être, de découvrir, d'explorer, de toucher, de tenter des choses, que j'ai essayé de traduire musicalement.
Anne Journo- C'est le plaisir de sentir, d'être seul avec soi-même, en même temps qu'être tenté par l'autre, qui est là, tout près.
Clara, qu'est-ce qui vous a donné l'envie d'élargir votre travail à d'autres partenaires ?
La rencontre. C'est important, la rencontre ; le fait de sentir que l'on peut partager des choses, des sentiments, des ressentis. J'ai connu Anne en 92, on a travaillé ensemble dans différentes compagnies, on s'est perdues de vue, puis croisées, puis retrouvées… Il y a quelque chose de l'ordre de la reconnaissance, entre nous.
Ce qui est primordial pour nous tous, qui travaillons ensemble, c'est qu'il y a un partage du sensible, au même endroit. Au-delà de nos points de vue et nos matières différentes, il y a un endroit qui nous est commun. Un endroit de l'invisible, de l'imperceptible, du ressenti. A commencer par le point de savoir à partir de quoi on travaille, de quel endroit du corps, de quelle partie de la matière ? A partir de là, si on s'entend sur quoi on travaille, tout est possible.
En l'occurrence ici, sur quoi vous êtes-vous entendus, en quelles matières êtes-vous complices ?
Anne Journo - Je me suis beaucoup interrogée sur les os, ceux du visage notamment. Qu'est-ce que ça modifie quand on y touche, qu'est-ce que ça transforme en soi, comment vit-on cela dans son corps ?
Au tout début du travail, on veut prendre un certain temps ; on n'y arrive pas forcément… Nous avons ensemble un même rapport au temps, au moment où l'on fait les choses. On s'y retrouve tous les trois. Avec Clara, j'aime qu'elle me laisse le temps de l'espace, interne et externe.
Pierre Fruchard- Il y a une réelle qualité d'écoute entre nous. J'ai ainsi l'occasion d'explorer une temporalité nouvelle avec elles deux et ça, c'est du bonheur !
Y a-t-il un « chef d'orchestre » dans votre Compagnie, dans votre équipe, ou bien vos choix sont-ils collégiaux ?
Clara Cornil- Cela dépend des projets. L'année dernière, pour « Bruisse » et « Là », c'était complètement nous deux, Bertrand et moi. Pour « Portraits », c'est une construction à plusieurs dont j'ai eu envie ; envie de partage, de discussions, d'échanges.
C'est de l'ordre du croisement. J'avais, au départ, cette envie personnelle. Mais après, ça se construit, ça se revendique, ça se discute et on avance ensemble. J'ai juste apporté le démarrage.
Vous nous disiez tout à l'heure que ce triptyque était nourri de vos pièces précédentes et que vous étiez déjà dans la genèse de votre prochain travail. Pour reprendre cette idée de cohérence dans votre parcours, qu'est-ce qui, dans « Portraits Intérieurs », préfigure le suivant ?
Clara Cornil - Il y a deux projets : d'abord avec Bertrand, reformer le noyau, à deux, pour retrouver l' intimité de départ de cette aventure. Reposer les choses, faire table rase des acquits récents pour se réapproprier une sorte de virginité.
Il y en a un autre qui, s'il se réalise et se développe, a pour base des photos de mains que j'ai prises dans de grandes métropoles où j'ai séjourné lors de mes tournées, comme Kinshasa, New-York, Hanoï, Tokyo ou d'autres, photos qui ont toutes quelque-chose à voir avec le sens du toucher, lorsque l'émotion rencontre la matière. C'est le prochain travail que j'aimerais faire, toujours en rapport avec ma relation au corps.
Bertrand Schacre- On en est là, avec cette envie de retour aux sources, d'abord. Reprendre nos marques, se resituer dans notre évolution. Ensuite, pour ce projet sur les mains, comme à chaque fois, j'aime ne pas trop savoir où je vais, ce que je vais faire précisément, de manière à préserver le goût de la surprise, de la découverte, de l'étonnement.
Belles surprises en perspective pour vous tous, et à bientôt pour la suite !
Propos recueillis par Véronique Blin
