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Compagnie « Les Décisifs »
A propos de « Bruisse » et de « Là »

Fondatrice de la Compagnie « Les Décisifs » en 2004, la chorégraphe et danseuse Clara Cornil partage avec le musicien Bertrand Schacre une recherche commune sur le corps et le mouvement. Axe majeur de leur travail, qui regroupe des artistes de différentes disciplines (musique, danse, photographie, lumière, vidéo, arts plastiques), cette articulation est très prégnante dans leur nouvelle création. Nous les avons rencontrés, à pas feutrés
Intercineth - A l'instar des chanteurs d'opéra, qui donnent le meilleur d'eux-mêmes un soir ou deux consécutifs, peut-être quelques jours mais jamais au-delà, comment avez-vous appréhendé le fait de vivre sur la durée, pendant presque un mois, une expérience aussi fragile, aussi ténue, aussi changeante que la vôtre ?
Clara Cornil - Vous avez dit le mot : il s'agit de « vivre » et non de « faire ». Bien sûr, notre dramaturgie est là, nous l'avons construite, mais chaque soir, l'attention est différente, la tension aussi. Il y a des soirs magiques, d'autres moins. L'essence même de notre travail se trouve là : partager avec le public un instant particulier, qui peut avoir différentes couleurs, diverses tonalités. Entre le travail sonore de Bertrand et mon travail sur le corps, il y a cette alchimie, qui opère ou n'opère pas.Et puis, surtout, on ne veut pas « narrer » une histoire, aller vers le récit de quelque chose qui ait du sens. Je suis convaincue que lorsque l'on est dans une perception et une attention profondes, on est au-delà du sens. J'aime beaucoup Jean-Luc Nancy qui dit « être à l'écoute, c'est être au bord du sens ».Bertrand Schacre- C'est la qualité de l'écoute qui fait exister notre travail. Ce n'est pas du tout pareil lorsque nous sommes en public, ou que nous travaillons tous les deux, tous seuls. La relation avec le son va très loin, puisque c'est Clara qui en est à l'origine. Concrètement, un micro est placé dans sa main, avec du scotch, et si elle ne produit aucun son, je n'en fais pas non plus, puisque je n'ai rien à « traiter » ; je n'ai pas de matière. Par-dessus ça, il y a une liberté d'improvisation, de rajouter des choses, d'en retrancher aussi, par rapport à l'écriture initiale. Cela dépend aussi du public présent à l'instant donné. La sensibilité est vraiment différente chaque jour, autant dans la danse que dans le traitement du son.
Du coup, l'aspect purement technique s'efface ; on l'oublie. Il est uniquement au service de cet état, de cet instant, de ce qui se passe à ce moment précis, que l'on partage avec le public. Quelle présence avons-nous ensemble sur un plateau est la question que l'on se pose chaque jour.
Prenons l'instant d'hier, puisque c'est celui auquel j'ai participé. En quoi était-il particulier, différent des autres dans votre perception, ou bien chaque jour est-il un nouveau cadeau ?
Clara Cornil- J'ai ressenti une qualité de silence et d'attention qui a rendu l'espace tangible. L'invisible est devenu présent et souvent, ce sentiment est long à se construire. Hier, c'était très clair : après quelques pas sur le côté, l'espace a pris une certaine épaisseur, il s'est rempli. Quand on obtient ce rendez-vous là, il se passe vraiment autre chose, pour le public, pour nous et pour la pièce. Ce sont des moments rares, fragiles, qu'il faut savoir savourer.
Bertrand Schacre- Si je peux faire un parallèle par rapport au son, c'est la qualité des silences qui m'a frappé hier. Lorsqu'un silence devient une suspension et non une longueur, la magie est là. Quand il y a une telle qualité d'écoute du silence, on est heureux, car c'est vraiment cette qualité qu'on recherche dans notre travail.
Propos recueillis par Véronique Blin