Libre et fantasque Clotilde Courau

Dans La parenthèse enchantée, de Michel Spinosa, elle est Alice, le lien subtil entre tous les personnages de cette décennie 70/80, qui a vu la révolution sexuelle et la libération des femmes. A chaud, les confidences d'une jeune comédienne très attachante
Doublement à l'affiche avec En face, de Mathias Ledoux et cette Parenthèse enchantée, prochainement sur les planches sous la direction de Jérome Savary dans le role titre d' Irma la douce, puis de nouveau à l'écran pour Lionel Delplanque dans Promenons-nous dans les bois, et pour Olivier Megaton dans Exit, Clotilde Courau est très demandée ! Mais qu'est-ce qui fait ainsi courir cette jeune femme virevoletante et dynamique, au registre extrêmement varié et au charme irrésistible, que nous avons découverte dans Le petit criminel de Jacques Doillon, son premier film ? Nous le lui avons demandé.
Véronique Blin - Vous semblez boulimique de tout. A quand remonte cet appétit dévorant ?
Clotilde Courau - Je suis boulimique depuis l'adolescence. Je ne comprenais pas le sens de la vie, que je trouvais très dure. Je voulais vivre des émotions fortes, qui me permettraient de m'échapper de la grisaille environnante. Alors j'ai enchaîné cours de théâtre sur cours de théâtre, Simon, Florent et autres rue Blanche ou des écoles de quartier, tellement j'avais besoin de changer de peau, de me glisser dans d'autres personnages que le mien !
La parenthèse enchantée fait référence à une période que vous n'avez pas connue, vous étiez trop petite. Quel est votre regard d'adulte sur ce moment important de notre histoire ?
Heureusement que ce mouvement a existé ! Sans lui, nous les femmes serions sans doute encore à suivre des lois érigées sans nous demander notre avis. C'est grâce à ces pionnières que nous avons pu nous permettre de choisir notre vie, et non de la subir. Tout a changé à partir de ce moment-là, parfois, c'est vrai, avec beaucoup de virulence, mais je crois qu'il fallait en passer par là pour obtenir un résultat. C'est comme pour le racisme, et c'en est d'ailleurs une forme : l'envie d'anéantir après avoir été anéanti. D'abord la révolte, ensuite on tempère. J'ai essayé à plusieurs reprises de lire Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Il me tombait des mains et j'ai dù m'en détacher, tant il me mettait en colère !
Comment avez-vous justement abordé votre role, celui d'une jeune femme indépendante, qui papillonne de l'un à l'autre de couples qui se forment ?
Je me suis nourrie de photos, de documentaires de l'époque prêtés par Michel Spinosa. J'ai revu Klute, Jane Fonda; j'ai relu La Religieuse de Diderot, qui parle aussi de liberté.
Qu'est-ce qui vous tient le plus à coeur dans la vie ?
Je suis pour les mélanges, le métissage des cultures et des sexes. Dans la différence, il y a la beauté. Je déteste par dessus tout l'injustice et le racisme, sous toutes ses formes, en premier lieu celui exercé à l'égard des femmes, reléguées à l'arrière-plan de la vie. Il ne faut pas oublier que c'est nous qui créons la famille, la plus belle chose qui soit ! On tient entre nos mains le monde de demain !
Vous passez d'un extrême à l'autre à chacun de vos roles. Les plus spectaculaires changements étant sans doute entre Marthe de Jean-Loup Hubert, où vous campez une jeune institutrice timide et fragile, et Le Poulpe avec Jean-Pierre Darroussin, où vous explosez de culot en couettes et cheveux teints.
Vous touchez là à ce qui m'excite le plus au cinéma : changer de peau; on apprend beaucoup sur soi quand on a ces occasions-là. Cela dit, j'ai beaucoup souffert dans Marthe, alors que je me suis littéralement éclatée dans Le Poulpe. Mais vous savez, tout ne repose pas sur le jeu de l'acteur. C'est d'abord le metteur en scène qui compte. Moi, je m'insère dans leur monde, je deviens en quelque sorte leur esclave, c'est pour cela qu'il est important de se choisir un bon maître !
Avez-vous des affinités particulières avec d'autres jeunes comédiens de votre génération ? Que pensez-vous d'eux ?
C'est comme une grande famille avec laquelle je vais vivre un long moment. L'amitié, ça se développe à long terme, ça prend du temps et puis, il y en a aussi qui sont très cons ! L'essentiel, c'est qu'on se retrouve tous ensemble; ils connaîtront mes enfants et moi les leurs !
Comment vous sentez-vous dans la votre, de peau ?
Beaucoup mieux qu'il y a quelques années ! Je suis tellement dans une recherche de vérité avec moi-même que, croyez-moi, j'ai à faire ! On vit tant dans un monde de manipulations et de mensonges qu'être en accord avec soi-même, c'est difficile ! La beauté que vous renvoient les images de magazines est souvent terrifiante ! Et pas seulement pour les femmes, pour tout le monde ! On a tous une part diabolique en nous, c'est un combat de tous les jours que d'être en harmonie. Tel est mon but : plus je suis équilibrée, plus on me trouve belle.
Quelle pourrait être votre devise ?
Sans doute cette phrase de Marilyn Monroe, que j'adore : " Tant qu'on me laisse être femme dans un monde d'hommes, je trouve mon bonheur ".
Propos recueillis par Véronique Blin