Michel Duchaussoy : " Il ne faut jamais plaisanter avec le plaisir des autres "
Jouant en alternance à lOpéra Comique " Les Démons " de Dostoïevski et " La Dame de chez Maxim " de Feydeau - deux pièces mises en scène par Roger Planchon -, cet éminent Sociétaire Honoraire de la Comédie Française allie sérieux et légèreté, au service dune passion : son métier
À Réalmont, petite bourgade sise entre Castres et Toulouse où séjourna Molière peu avant sa mort, cet honorable membre de la Maison du même nom, originaire du nord de la France, sest prêté de bonne grâce au jeu du saltimbanque. Pour cette " Fête à Molière ", première du genre sur la place et sous les arcades du joli village du sud-ouest profond, Michel Duchesse a troqué manches bouillonnantes et cols à jabot pour la chemise ouverte et le jean de campagne. Rappelant du même coup que lillustre comédien et auteur fut dabord un artiste de tréteaux, sillonnant les marchés de province et les foires rurales avec trois morceaux de bois : " Il est le premier saltimbanque à avoir fait admettre le métier de comédien par les plus hautes autorités, en loccurrence par le Roi et lui faire acquérir ses lettres de noblesse ", nous a-t-il confié. "Avant lui, ça nexistait pas et cest après avoir dansé et joué avec lui " Les plaisirs de lîle enchantée " que Louis XIV le fit entrer à la Cour ". Curieux parallèle avec ce comédien daujourdhui, capable dendosser avec un égal talent laustérité et le sérieux de certaines pièces du " Répertoire ", comme la légèreté de saynètes de comptoirs écrites par des copains. Rencontre joyeuse avec ce " solitaire multiple ", comme le qualifiait Roger Blin.
Véronique Blin - Jouer Dostoïevski et Feydeau en même temps, cest un challenge qui vous ressemble, non ?
Michel Duchaussoy - Jai toujours travaillé dans le risque, ce délicieux frisson dincertitude, notre premier allié en même temps que notre premier adversaire étant le public. Lui offrir la gravité des " Démons" ou la fantaisie de "La Dame" dans un même paquet cadeau procède de légale envie de se mettre en danger. Le comédien est à la merci de tout, de lincident technique à laccident humain. Un rideau qui ne se ferme pas, un projo qui pète et vous plonge dans le noir ou un camarade qui loupe son texte et quil faut récupérer au vol, cest de lui, le public, que vient la sanction : ou il marche avec nous et cest formidable, ou la représentation est foutue. En attendant, nous, on perd deux litres de flotte en un quart dheure, avec lhorrible impression dêtre une voiture qui cale sur lautoroute. Pourquoi croyez-vous quon arrive deux heures en avance au théâtre ? Ce nest pas tant, comme on le dit souvent, pour " se mettre dans la peau du personnage ", que pour se préparer à affronter tous ces aléas possibles...
Etiez-vous justement " préparé " à embrasser le métier de comédien; votre origine familiale y était-elle propice ?
Pas du tout ! Malgré une grande complicité avec ma mère, je nai jamais pu en parler à la maison. Mon père était tapissier à Versailles, industriel donc et, sur les sept enfants, deux de mes frères sont aussi dans lindustrie et ont dû mettre une fois dans leur vie les pieds à la Comédie Française ; deux de mes surs sont professeurs et, à légal de Molière en son temps, ce métier était chez moi considéré comme indigne.
Est-ce par ce même Molière qua eu lieu votre première rencontre avec le théâtre ?
Non, mais par les représentations de farces pendant la guerre, notamment cette pièce de Pierre Wolf " Le secret de Polichinelle ". Surtout, il y a eu ce hasard incroyable : javais cinq ans et une cousine de ma mère, qui jouait dans une troupe de Roubaix, cherchait un petit garçon et jai été choisi... Jai tout de suite aimé cette espèce de mensonge " officialisé ". Très timide et réservé de nature, quel plaisir que cette tricherie acceptée ! Après, jai continué à mentir, en suivant des études de lettres dans le but denseigner... Ce nest que diplôme en poche que jai pu enfin dire la vérité, ma volonté farouche dentrer au Conservatoire, puis à la Comédie Française. Encore aujourdhui, je me demande si je suis vraiment fait pour ce métier, car il y a tout un aspect que je déteste.
Lequel ?
Les comédiens aux terrasses des cafés, qui continuent à " jouer ", à être en représentation. Un comédien, cest sur un plateau ou un tournage, et uniquement là. Cest quand on est caché quon peut mentir officiellement, devant des gens qui ont payé davance pour vous voir mentir. Je naime pas le comédien à la ville ; cest pourquoi on me voit si peu dans les émissions...
En dépit de cet " isolement " volontaire, avez-vous le sentiment dappartenir à une famille ?
Depuis le Conservatoire, ma famille sappelle Michel Bouquet, François Perrier ou Claude Chabrol, sans compter mon lien de quasi-parenté avec Fernand Ledoux, mon professeur et maître. Je ne pourrais me passer deux. Et puis il y a ceux avec lesquels je nai encore jamais travaillé, comme Planchon, que je connais depuis trente ans. Cest chose faite aujourdhui ; nous voici embarqués ensemble jusquà mai 99.
Etes-vous un homme organisé, ou préférez-vous vous laisser porter par les évènements ?
Jaime me préparer un emploi du temps, notamment pour mes voyages. Jai une grande confiance dans les Guides, pou savoir où marrêter déjeuner ou dormir. Jai connu des cas de rupture dus à ce dysfonctionnement : une dame qui me fait rater un train, un avion ou un voyage a de fortes chances de se retrouver sur le trottoir ! La mère de ma fille que nous devions aller chercher ensemble à Pont-lÉvêque a eu cinq minutes de retard par rapport à lhoraire fixé, je suis parti sans elle et elle men a voulu pendant des mois ! Il en va de même pour le travail : arriver en retard sur un tournage ou à une représentation est un manque de respect insupportable. On ne doit jamais plaisanter avec le plaisir des autres et le prix à payer est très cher : la recette et vos camarades...
Quels souvenirs gardez-vous de vos débuts ?
Au Conservatoire, nous navions pas le droit de jouer à lextérieur. On se débrouillait avec les copains, notamment Jean-Pierre Miquel, pour jouer des scolaires à 9h du matin au cinéma Barbès avec les petits, à 10h avec les plus grandes classes et le soir en faisant des figurations au Français, en changeant de nom à chaque représentation pour ne pas se faire repérer. Cest ainsi que jai joué Sylvestre ou Scapin dans " Les Fourberies ", ou " Le barbier de Séville " aux terrasses des cafés corses que nous sillonnions en camionnette 2CV avec haut-parleur sur la capote, en mappelant successivement Jean-Michel Ferdinand, Jean-Michel Ledoux ou Pierre-Robert Manuel... Nous gagnions six francs par représentation et lon vivait très bien !
On parle souvent du narcissisme de votre métier. Quen est-il au juste à vos yeux ?
Il y en a qui disent quil y a un côté féminin dans cette profession souvent considérée comme machiste... A part le maquillage auquel nous avons parfois recours, je ne vois pas très bien... et préfère nettement un vieux macho propre à un pas macho qui ne se soigne pas du tout !
Propos recueillis par Véronique Blin
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