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André Dussollier

" L’essentiel est de jouer vrai "

César 97 du Meilleur Acteur pour son rôle d’agent immobilier timide dans " On connaît la chanson " d’Alain Resnais, cet acteur et comédien passionné mêle cinéma et théâtre avec un égal bonheur. En tournée jusqu’à fin juin avec " Scènes de la vie conjugale " d’Ingmar Bergman, dont il partage l’affiche avec Nicole Garcia, André Dussollier nous confie sa passion de jouer



Natif des environs d’Annecy et de son joli lac, de parents fonctionnaires tous deux " Trésorier Principal " dont il est l’unique enfant, Dussollier a grandi dans un petit village où l’école municipale ne comptait que quatre élèves... Avec un " prof formidable " qui lui fit très tôt découvrir le théâtre. Entre scène et sport (vélo, foot, ski, compétition, défoulement), ses deux " exutoires " majeurs, ses pas le conduisirent à Grenoble, où il mena de front des stages de théâtre et de brillantes études de lettres modernes et de linguistique, puis à Paris, où il entra au Conservatoire, convaincu depuis longtemps que là était sa véritable vocation. La suite n’a jamais démenti cet élan initial : aujourd’hui avec Bergman où Resnais, des projets plein la tête pour demain, il va son chemin de comédien superbe, de cinéma en théâtre, en homme très discret. Intercineth a percé son secret magnifique.
Véronique Blin - Une histoire d’aujourd’hui, que celle de ces "Scènes de la vie conjugale", pourtant écrite par Bergman il y a bien longtemps. Comment avez-vous abordé cet affrontement intime, amour rejet entre un homme et une femme ?
André Dussollier -. Pièce intense et intimiste s’il en fut, Bergman a dit à son propos qu’il avait mis trois ans à l’écrire, mais trente ans à la vivre ! A en juger par ses sept épouses et ses onze enfants, il est certain qu’il en connaît un rayon sur les rapports hommes femmes !!Il a toujours été très prudent sur les adaptations théâtrales de ses films, puisqu’il a imposé, lors de sa création en France, que ce soit une femme qui fasse la mise en scène, en l’occurrence la grande comédienne allemande Rita Reuseck, associée à Stéphane Meldeg. Ce double regard féminin et masculin est à l’image exacte de la pièce. Cette œuvre de plus de vingt ans (72), qui a d’abord été une série télévisée de six heures, puis un film de trois heures, enfin cette pièce d’une heure cinquante, est la plus populaire de Bergman. Je l’ai saisie à bras le corps avec passion, comme on embrasse. A la fois drôle et terrible, elle est un merveilleux plaisir pour un acteur. L’essentiel est de jouer " vrai ", au cinéma comme au théâtre. La force de la caméra est très proche, mais il y a la distance de l’image. Au théâtre, elle est remplacée par une manière de vivre ensemble, de vivre en direct" .

Ce César du meilleur acteur que vous avez reçu récemment, que représente-t-il pour vous ?
Dans notre métier, c’est une preuve de confiance, d’estime de la part de ceux qui nous élisent. Je me souviens de l’accueil dans la salle, j’ai senti beaucoup de chaleur, qui m’a touché. C’est un échange affectif très agréable. Cela dit, le lendemain, je jouais à Narbonne et j’ai retrouvé le plaisir du jeu intact, palpable. Qu’ensuite le film marche ou non ne nous appartient plus ; c’est la compétition avec soi-même qui compte, on est " limité " à ça. Ce métier ne nous permet pas d’être tout le temps dans l’extase, il faut savoir rebondir. Les César sont ce moment d’extase, très court, c’est la valse des acteurs : hier c’était un autre, aujourd’hui c’est moi, voilà tout, il ne faut pas prendre la grosse tête pour autant. C’est une sorte de pause, mais il ne faut pas qu’elle dure trop longtemps ; je préfère courir, bouger, me secouer ou alors, j’aime ces moments de flemme pure, où on laisse vaquer son imaginaire...

En quoi la flemme est-elle importante dans votre vie ?
Dans ce qu’elle a de productif, lorsqu’on n’est pas obligé de se dépêcher, mais qu’on peut prendre le temps ; que l’on n’a pas à se presser le citron, mais que le citron fait son jus tout seul... Moi qui voyage beaucoup, dans le train souvent, de bonnes idées me viennent précisément lorsque je n’ai pas à réfléchir : regarder un paysage, savourer un moment, la chaise longue peut être très bénéfique !

A l’inverse, que pensez-vous d’une certaine forme de " matraquage ", de cette débauche d’images, de surinformation, de " prime time ", dont nous sommes quotidiennement l’objet ?
C’est ce que l’on pourrait appeler le privilège du progrès, qui a aussi son revers : depuis des décennies, nous nous sommes habitués à avoir besoin d’un contact direct avec la réalité. Le problème est que nous nous sommes peu à peu laissé dépasser par les outils que nous avons fabriqués. Regardez le téléphone portable, c’est vrai qu’il est utile de pouvoir appeler de n’importe où, mais ces sonneries intempestives dans la rue, au milieu de conversations ou dans l’intimité d’un repas, sont insupportables ! Nous sommes dans une période de communication à outrance, qui fait que les gens ne communiquent plus entre eux, ne se parlent pas ou ne sont pas au courant en profondeur des sujets, parce que les choses sont évacuées très vite et traitées, souvent, de manière superficielle. Ce qui m’inquiète le plus est que l’on a perdu le sens du " point de vue ". Je craignais que le théâtre ne soit anéanti par ce foisonnement d’images, de cinéma ou de télévision. Et bien non, c’est le contraire qui s’est produit et c’est peut-être le seul endroit où l’on se " parle " encore. Les gens continuent à sortir pour aller voir en direct ceux qui sont sur scène. La radio aussi offre ce plaisir d’écoute et de partage, celui de " prendre le temps ".

Pensez-vous que le cinéma, comme le théâtre, ont un rôle à jouer dans notre société ?
Celui de témoins de notre époque, en tout cas. Le cinéma le prouve souvent, le théâtre, pas assez. C’est un art qui n’attire pas vraiment les auteurs contemporains et c’est dommage. On ne leur donne pas assez la possibilité d’exister et ils vont plus facilement vers l’image, parce que c’est plus immédiatement accessible. Je ne parle pas du théâtre privé, qui prend beaucoup plus de risques à mon sens, mais le théâtre public, qui a pour obligation dans son cahier des charges des créations contemporaines, est loin d’assumer son rôle de révélateur ! On est un peu sclérosés dans la " reprise " ou le " Répertoire ".

Avez-vous le sentiment d’appartenir à une " famille ", à une " bande ", comme celle de Resnais, auquel on vous associe souvent ?
C’est agréable de retrouver des personnes avec lesquelles on s’est bien entendu et ça m’arrive souvent, avec Resnais en effet, Yves Angelo ou d’autres. On a des affinités, c’est plus facile, plus rapide aussi. On se voit en dehors du travail et partageons beaucoup de choses. Mais en même temps, il faut que le cinéma comme le théâtre restent des terrains d’investigations nouvelles, qui permettent de balancer d’un univers à l’autre, de " changer de peau ". C’est bien d’avoir des fidélités, comme dans la vie, la notion de troupe est fondamentale pour moi, mais il faut aussi aller voir ailleurs. J’aime les changements, les ouvertures, les différences.

Quels sont les souhaits secrets d’André Dussollier ?
Réaliser mes rêves, " luxe " suprême. Aller toujours plus loin et repousser mes limites.

Propos recueillis par Véronique Blin


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